Géronimo a mal au dos – Guy Goffette

Simon revient dans son village natal à la mort de son père. Devant le cercueil installé dans le salon, il revient sur des moments qui ont marqué son enfance et son adolescence, ceux qui expliquent pourquoi il a fui sa famille, notamment ce père brutal, qui jamais n’a su exprimer la moindre tendresse à ses enfants ou bien de façon maladroite, qui ne riait qu’à l’écoute des chansonniers à la radio. Ce père exigent, qui ne supportait pas le moindre faux pas de la part de ses enfants, ce père autoritaire qui ponctuait souvent ses phrases, courtes, par une paire de gifles, dont Simon a fait les frais plus qu’à son tour. Ce père que Simon a haït autant qu’il l’a admiré. En ce jour de dernier adieu, la famille est réunie, les proches, les voisins viennent rendre un dernier hommage, faire une dernière prière pour le défunt. Mais une multitude de sentiments traverse Simon, et des questions restent sans réponses : son père l’a-t-il aimé ? Pourquoi ne lui a-t-il jamais montré ? Peut-on se remettre d’une enfance volée ?

Ce roman sur la relation filiale ne laisse pas le lecteur indemne : on ressent et on partage les petits bonheurs et les souffrances de Simon, on a envie de fuir et de pleurer avec lui. Il montre toute l’ambiguïté d’un personnage qui ne sait pas exprimer ses sentiments, ou qui n’ose pas le faire de peur de passer pour un faible. Un homme modeste pour qui le respect des ainés, la droiture, le travail bien fait et le devoir de subvenir aux besoins de sa famille sont des règles auxquelles il est inconcevable de se soustraire. Elles en deviennent presque une obsession pour les parents et un calvaire pour les enfants.

Qu’est-ce qu’une maison où l’on ne rit pas, me dis-je, une maison où l’on ne chante pas, où l’on ne s’embrasse pas, ou alors si distraitement, à de si rares occasions que ça compte pour du beurre ? Qu’est-ce qu’une maison où l’on ne dit jamais mon enfant, mon soleil, mon petit cœur, je t’aime ; qu’est-ce qu’une maison où on ne lit pas, à l’exception du journal et du papier peint, jamais un vrai livre ? Qu’est-ce que c’est ? Un écrin vide, un parapluie quand il pleut, un brasero quand il fait froid, une cantine quand on a faim, et la cantinière vous rabroue si son unique menu vous déplaît ; un lieu clos où les murs sont seulement des murs auxquels on ne peut que se cogner.

Géronimo a mal au dos – Guy Goffette – Gallimard – NRF – p. 56-57

[…] un jour que tu t’étais attardé là, dans l’herbe, à contempler le paysage, […], tu m’avais dit : « Tu vois, je n’ai pas besoin de courir le monde, moi, pour voyager loin. » Je me rappelle que je n’avais rien répondu. Parce que j’étais d’accord avec toi et que je ne voulais pourtant pas te donner raison. Parce que nous nous serions fâchés et que j’en avais assez de nos disputes. Et en te donnant raison, j’aurais été acculé à te dire pourquoi je ne cessais de partir, de plus en plus loin et de plus en plus longtemps, et ce que je fuyais, et ce que je cherchais ailleurs et que je ne trouvais pas et ne trouverai sans doute jamais de ton vivant, parce que tu ne me l’avais pas donné : cet amour et cette assurance d’être aimé pour ce que j’étais, d’être quelqu’un d’abord, à qui l’on fait confiance, autre chose qu’un incapable, un vaurien, toujours suspect, toujours coupable. Bref, j’aurais été acculé, papa, à te dire tes quatre vérités, comme on dit. Ces quatre qui sont si nombreuses qu’on ne les dit jamais.

Aujourd’hui, papa, je suis là à ta place devant ce pays sans fond, dont tu te disais en riant propriétaire, parce que cette plaine sous tes yeux était inconstructible. Je suis là aujourd’hui à ta place et j’ai la gorge nouée. J’allume une de tes cigarettes pour chasser ce que je sens monter en moi et que j’ai toujours détesté. Bon sang de bon sang, me dis-je, en refoulant mes larmes, est-ce qu’on grandit jamais ?

Géronimo a mal au dos – Guy Goffette – Gallimard – NRF – p. 122-123

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