Profession du père – Sorj Chalandon

Afficher l'image d'origineEmile est enfant unique. Sa famille vit dans une solitude extrême, due à la schizophrénie de son père, André Choulans. En effet, ce dernier lui explique qu’il a été tour à tour parachutiste, pasteur d’une église pentecôtiste, chanteur, espion… et sa violence n’a d’égal que l’admiration que lui porte son fils. Petit à petit, André implique Emile dans ses délire : il lui invente un parrain américain, agent secret pour la CIA, lui explique qu’il a été l’ami de de Gaulle mais que celui-ci l’a trahi, c’est pour cette raison qu’il fait désormais partie d’une organisation qui a pour objectif de tuer de Gaulle, alors président de la république. Face à lui, sa mère, impuissante tente maladroitement de protéger son fils. Les choses auraient pu en rester là si Emile n’avait décidé d’impliquer un camarade de classe dans ce complot…

Un roman autobiographique très touchant, et déroutant. Certains passages font rire tant les situations décrites sont burlesques, et contrastent avec la violence et la folie du père. Comment grandir et s’émanciper après une enfance aussi chaotique ? On se prend d’affection pour ce jeune garçon fragile, qui a du mal à se faire accepter par les autres, et qui subit de plein fouet et bien malgré lui la maladie de son père.

Mon parrain n’est pas venu me voir. Mais il m’a envoyé une carte postale d’Amérique, cachée dans une enveloppe française pour que le timbre ne soit pas volé. Et ça a marché. La carte montrait le pont de Brooklyn, les grands immeubles et un bateau sur la rivière. Lorsque j’ai vu le scout collé en haut à droite, j’ai été suffoqué. Ted m’avait envoyé le seul timbre que j’avais déjà.

– Les timbres en double, ça s’échange, m’a expliqué Didier.

Le moniteur avait été déçu de ne pas voir Ted, mais content que je reçoive sa carte. Elle était arrivée au courrier du matin. C’est lui qui me l’avait apporté, en la brandissant au-dessus de sa tête ; j’étais fier ; j’ai voulu qu’il la lise ; et aussi qu’il la montre à Corinne, sa copine. Ted m’appelait son « petit Frenchie ». Il me félicitait pour la rentrée des classes et assurait que nous nous verrions très vite. « Si tu as de bonnes notes, que tu ne fais pas de bêtises, que tu es gentil avec ta maman et que tu obéis bien à ton papa, je t’emmènerai visiter l’Amérique. » Il avait signé Ted, en dessinant un soleil à la place du « ».

Après avoir lu la carte, Corinne m’a observé. Elle avait l’air embarrassée. Elle a regardé Didier. Il hochait la tête et ne riait plus.

– Ce n’est pas le gamin qui a écrit ça, a-t-elle murmuré.

– Bien sûr que non, a répondu le moniteur.

Je les ai regardés, tous les deux qui n’avaient rien compris.

– Mais c’est Ted. C’est Ted qui m’a écrit, j’ai dit.

Didier m’a tendu la carte de mon parrain.

– Tu vas lui répondre ?

J’ai dit oui de partout.

– Tu as son adresse en Amérique ?

– Non, j’écris chez moi, à la maison. C’est papa qui lui envoie.

– Pauvre gosse, a lâché la monitrice.

Didier a eu un geste, sourcils froncés. Il l’a grondée des yeux. Elle a secoué la tête. Levé la main comme si elle s’excusait. Avant de me sourire, et de déposer un léger baiser sur mon front.

– Bonne chance, petit bonhomme, elle a dit.

Et puis ils m’ont laissé là, la carte de Ted à la main.

Profession du père – Sorj Chalandon – Grasset – p. 98-99.