Profanes – Jeanne Benameur

https://i1.wp.com/www.despagesetdesiles.fr/wp-content/uploads/2013/04/profanes1.jpgOctave Lassalle a 90 ans et ne parvient pas à faire le deuil de sa fille, Claire, disparue dans un accident de voiture alors qu’elle n’avait pas 20 ans. Il vit désormais seul dans sa grande maison, la mère de Claire étant repartie vivre au Canada, son pays natal. Pour accompagner sa fin de vie, il recrute par petite annonce 4 personnes qui, chacune leur tour vont rythmer ses journées, avec des tâches différentes à accomplir : Marc arrive le premier, prend son petit déjeuner avec lui, le rase puis il doit s’occuper du jardin dans lequel le vieil homme a planté des essences rares. Hélène vient lui lire les journaux et a la mission particulière de devoir réaliser un portrait de sa fille. Yolande, femme au sens pratique doit faire un tri dans la maison, comme pour l’alléger de souvenirs trop douloureux. Béatrice enfin accompagne Octave Lassalle la nuit. Entre eux vont se nouer des liens particuliers. Chacun va, à sa façon, par son vécu, son ressenti, aider Octave Lassalle à soulager ses douleurs physiques et morales, à faire son deuil… et chacun va trouver une forme d’apaisement, un sens à leurs actes, à leurs vies.

De ce roman émane une grande douceur, malgré les vies plus ou moins tourmentées de chacun des personnages, mais aussi une grande sensibilité. L’écriture est fluide, agréable.

Maintenant aussi je mets tout en place pour continuer à sauver du vivant. Ma vie à moi. Et je ne sais toujours pas pourquoi. Mais je le fais. J’ai retrouvé toute la rigueur, la passion d’être « au service » de quelque chose qui me dépasse, que je ne nomme toujours pas mais qui me tient. Toujours.

Chez les quatre, c’est cela que j’ai flairé. C’est bien cela qu’ils ont en commun avec moi. Je ne connais pas leur histoire, je me suis fié à l’intuition qui m’a toujours guidée, qui me faisait accomplir le geste sûr quand j’opérais. La technique ne suffit pas. Nécessaire, mais pas suffisante. Il faut sentir, au-delà. Comme si chaque geste était pris par un geste bien plus vaste, relié au-delà du temps aux gestes des hommes, ceux qu’ils ont toujours faits, avec des outils plus ou moins sophistiqués, ou sans, à mains nues, pour retenir le vivent parmi les vivants. Dans ces moments-là, j’appartenais pleinement à l’espèce humaine. J’y remplissais ma tâche et je me sentais relié à tous ceux d’avant moi et à tous ceux d’après. Un sentiment d’immensité. Jamais rien d’autre ne m’a fait éprouver cela.

Ce soir je sens qu’avec ces quatre-là, je ne me suis pas trompé.

La maison elle-même le sent. Elle a été ranimée par leurs pas, leurs voix. Elle vibre de quelque chose qui s’était enfui.

Je ne m’attendais pas à ce que ce soit si intense. Déjà.

Profanes – Jeanne Benameur – Actes Sud – p. 38

[…] Depuis ce soir-là, il est arrivé à Béatrice de penser au vieil homme dans la journée.

Cette nuit la distance se réduit. Juste quelques pas entre leurs deux visages. Elle est intimidée.

Personne ne lui a jamais demandé de parler d’elle. Ni ses parents. Ni ses amants. Dans l’étrangeté où elle se trouve depuis la découverte des portraits, elle sent qu’elle aimerait mais elle dit Je ne sais pas.

Alors, toujours aussi bas, mais très lentement c’est lui qui prend se met à parler.

[…] Il a posé très doucement son regard sur elle, sa silhouette tendue, ses pieds nus sur le tapis. Un tableau qui lui est offert. Il lui parle de sa fille, Claire, et Béatrice sent qu’en même temps il la regarde vraiment, elle. Jamais encore, même dans les étreintes les plus passionnées, elle ne s’est sentie exister aussi pleinement que sous le regard de ce vieil homme, dans la résonance de ses paroles, adressées à elle, rien qu’à elle, dans cette nuit. Et qui lui parle d’une autre.

Assise sur le bord de ce lit, la plante des pieds sur la douceur du tapis, elle ferme les yeux. Quelqu’un la regarde. Quelqu’un lui parle. Et quelque chose se délivre.

Profanes – Jeanne Benameur – Actes Sud – p. 130, 131-132.

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