Dans les forêts de Sibérie – Sylvain Tesson

Vivre six mois, seul, dans une cabane en bois en Sibérie, au bord du lac Baïkal, avec pour voisins les bêtes sauvages (le village le plus proche étant à cinq jours de marche). C’est le défi que s’est lancé Sylvain Tesson et qu’il relate dans ce journal quotidien. Qu’il parle de ses activités quotidiennes qui consistent essentiellement à se nourrir et se chauffer (ce qui n’est pas une mince affaire lorsqu’il fait jusqu’à – 40°C la nuit), mais aussi à explorer les plaines et les montagnes qui l’entoure, ou qu’il fasse part de ses réflexions sur la solitude (et ses bienfaits), la vie en société, la place de l’homme dans le monde, l’influence de la mondialisation sur la vie des hommes, les coutumes russes (il rencontre régulièrement ses voisins)… Sylvain Tesson parvient à tenir le lecteur en haleine jusqu’au dernier jour.

Un récit qui donne envie de s’évader dans la nature !…

Choisir un extrait pour vous donner envie de vous plonger dans ce journal n’a pas été facile. En voici donc quelques-uns qui je pense, vous donneront une idée assez juste de la variété du récit.

14 mars

Il fait bon aujourd’hui : -18°. J’abats vingt kilomètres sur le tapis. […] Je suis à une dizaine de kilomètres de Zavarotnoe, tirant mon traîneau vers le nord, quand ils arrivent à ma hauteur. Ils coupent le moteur de la motoneige. Ils ont l’air passablement engourdi de froid. Natalia et Mika possèdent l’une des Isba de Zavarotnoe. Ils m’ont vu de loin et se sont dirigés vers cette silhouette qui avançait le long de la côte. En quelques secondes, Natalia étant une couverture sur le linoléum noir du lac et y dispose du cognac, une tourte au poisson et une thermos de café. Nous nous allongeons autour. Les Russes ont le génie de créer dans l’instant les conditions d’un festin. Combien de fois en ai-je croisé, de ces moujiks qui m’ont hélé au bord des pistes. D’un geste, ils proposaient de m’asseoir. Immuablement, dans ces situations, les convives se renversent par terre, se couchent sur les coudes, les jambes croisées, la chapka en arrière. Parfois un feu jaillit, des produits surgissent des sacs, on ouvre une bouteille de vodka, les rires fusent, les verres se remplissent. On partage un pain, on tranche le reste d’un foie d’élan. La conversation s’anime, articulée autour de trois sujets : les temps qu’il fait, l’état de la piste, la valeur des moyens de transport. Parfois, on aborde le thème e la ville et tout le monde se trouve d’accord : il faut être cinglé pour s’empiles les uns au-dessus des autres. Là où il n’y avait rien est née une oasis, délimitée par le carré de couverture. Cette transmutation, seuls savent l’accomplir les peuples au sang nomade.

Dans les forêts de Sibérie – Sylvain Tesson – Gallimard – Folio – p. 104-105

Sur le linteau de la cheminée de Diane de Poitiers, cette expression est gravée : « Nul plat venu d’ailleurs. » Se nourrir du produit de son voisinage était alors un honneur. Avoir du sang picard, lorrain ou tourangeau signifiait cela : irriguer ses veines avec le fruit de son terroir.

Le sang des pêcheurs du Baïkal s’enrichit des nutriments du lac et de la forêt. Le droit du sol devrait être considéré à la lumière de ces constatations biologiques. Le sang puisant à la substance du sol, l’identité d’un être s’enracinerait dans l’espace géographique qui le nourrit. Si l’on avale des boites de conserve importées, on est citoyen du monde.

Dans les forêts de Sibérie – Sylvain Tesson – Gallimard – Folio – p. 144-145

La cabane a-t-elle un sens politique ? Vivre ici n’apporte rien à la communauté des hommes. L’expérience de l’ermitage ne verse pas son écot à la recherche collective sur les moyens de faire vivre les gens ensemble. Les idéologies, comme les chiens, restent au seuil de la porte des ermitages. Au fond des bois, ni Marx ni Jésus, ni ordre ni anarchie, ni égalité ni injustice. Comment l’ermite, préoccupé seulement de l’immédiat, pourrait-il se soucier de prévoir ?

La cabane n’est pas une base de reconquête mais un point de chute.

Un havre de renoncement, non un quartier général pour la préparation des révolutions.

Une porte de sortie, non un point de départ.

Un carré où le capitaine va boire un dernier rhum avant le naufrage.

Le trou où la bête panse ses plaies, non le repaire où elle fourbit ses griffes.

23 mai

Cette nuit, à 3 heures, des aboiements me précipitent hors de la cabane, le lance-fusée au poing. Un ours rôde sur la plage. A l’aube, ses traces, sur le sable gris.

L’eau continue à remporter des victoires. Ce matin, elle s’étend sur une dizaine de kilomètres de large entre les glaçons et la rive. Le vent pousse le radeau de glace vers le large. Le soleil éclaire la charpie alors que la rive demeure dans l’ombre. Les premiers rayons entrent dans la cabane et dansent sur le parquet : pas de spectacle plus joyeux. Le soleil me fête comme le font les chiens. Pendant la journée, l’œil fait moisson de ces images que le rêve cuisinera.

Dans les forêts de Sibérie – Sylvain Tesson – Gallimard – Folio – p. 208-209