Le Lion – Joseph Kessel

https://i0.wp.com/www.images-chapitre.com/ima2/original/548/28809548_5731132.jpgDans les années 1950, un homme (le narrateur), arrive dans la plus grande réserve naturelle du Kenya. Il y fait la connaissance de Bull Bullit, le patron de la réserve qui vit là avec sa femme Sybil et sa fille Patricia. Seul visiteur, en cette saison où les touristes n’affluent pas encore, il devient rapidement l’ami de la famille. Patricia, notamment, lui fait découvrir les animaux de la réserve, qu’elle parcourt souvent seule à longueurs de journées. Mais cette famille, en apparence unie et aimante, est en fait fragile. Sybil rêve de faire de sa fille une personne bien éduquée et aimerait l’envoyer étudier dans une pension à Nairobi ou en Europe. Bull sait que sa fille ne supporterait pas de quitter la réserve et le monde sauvage des animaux. Patricia a d’ailleurs mal vécu une première tentative de pensionnat et sait que sa mère souffre de la voir courir avec les animaux sans se soucier de son avenir. Ce qui la retient le plus dans le Parc, c’est son lion, King, que Kihoro, un des boy de son père lui a rapporté alors qu’il n’était qu’un tout petit lionceau orphelin. Patricia l’a nourri, élevé, dressé et lui rend chaque jour visite pour jouer avec lui ou simplement s’allonger sur le corps massif du lion devenu un grand mâle adulte. Mais un jour s’installe dans la réserve une tribu Massaï, peuple nomade qui vit dans le plus grand dénuement mais redoutables guerriers, fiers et dignes. Un des jeunes guerrier de la tribu, Oriounga, dont la beauté et l’arrogance le distingue des autres, a repéré Patricia et son lion…

Quel plaisir de relire ce roman qui nous emporte dans les recoins les plus sauvages de la savane. On savoure la richesse du vocabulaire, on ressent les émotions de chaque personnage, on part à l’aventure avec eux… un vrai plaisir !

Le vieil homme se tenait aussi droit que la haute lance qu’il avait planté devant lui d’un coup sec.

Le morane s’appuya des deux mains sur la sienne. Comme il l’avait gardée contre son flanc, ce mouvement lui fit infléchir mollement le torse et le cou. Entendait-il prouver de la sorte que là où même un vieux chef Masaï avait à se montrer courtois, le privilège de sa chevelure lui donnait à l’insolence droit et devoir ? Ou savait-il d’instinct que son attitude était celle qui convenant le mieux à son étonnante beauté ?

Ce jeune corps d’éphèbe et d’athlète, sur lequel une peau noire et lustrée moulait des muscles longs, fins et doux, mais d’une vigueur extrême, rien ne pouvait en faire autant valoir la moelleuse puissance et l’éclat charnel que cette nonchalante et légère torsion. Quant au visage qui semblait illuminé du dedans par des reflets d’or, avec sa bouche forte et vermeille, son nez droit et dur, ses vastes yeux tout brillants de langueur, tout brûlants de violence, et la masse enfin, d’un métal vivant et rouge qui le coiffait, il prenait, reposant sur un bras nu, noir et ployé à demi, la tendresse du sommeil et la cruauté d’un masque.

A tant de beauté et dans sa sève la plus riche, dans sa plus vive fleur, tout était permis, tout était dû. Le morane se laissait admirer, innocent, subtil et féroce comme une panthère noire qui étire au soleil ses membres de meurtres et de velours. Que pouvait-on vouloir davantage ?

– Comment s’appelle-t-il ? fis-je demander par Bogo.

Le morane dédaigna de répondre. Le vieillard dit à sa place :

Il ajouta :

– Moi, je suis Ol’Kalou.

Puis il me posa une question brève que Bogo traduisit :

– Il veut savoir pourquoi vous êtes ici.

– Pour les bêtes.

Ol’Kalou parla de nouveau.

– Il ne comprend pas, dit Bogo. Puisque ici les bêtes on ne doit pas les tuer.

Après un silence, je demandai à mon tour ce que les deux Masaï faisaient dans la Réserve.

– Nous cherchons des pâturages pour le troupeau et un campement pour les familles, dit Ol’Kalou.

Une joue contre son bras et le bras contre sa lance, le morane entre ses longs cils mi-clos me contemplait avec paresse et superbe.

Le silence s’établit de nouveau. Mais cette fois je ne savais plus quoi dire. Le vieux Masaï leva la main en signe d’adieu. A ce mouvement, l’étoffe misérable jetée sur son épaule glissa et découvrit entièrement son corps. J’aperçus alors un énorme sillon qui, depuis la naissance du cou jusqu’à l’aine, labourait une chair maigre et sèche. C’était une cicatrice monstrueuse dont les bourrelets, les crevasses et les lèvres avaient la couleur de la viande boucanée et du sang caillé.

Ol’Kalou remarqua mon regard et dit :

– Le cuir des meilleurs boucliers n’arrête pas les griffes du lion.

Le vieil homme arracha sa lance du sol et la considéra pensivement. L’arme était très longue et pesante, mais équilibrée à merveille. Effilée aux deux bouts, saisie en son milieu par un cylindre de métal modelé à la main du guerrier, elle pouvait aussi bien servir de javelot. Ol’Kalou fit osciller la lance d’une mai et passa l’autre le long de sa blessure terrible. Il dit :

– C’était le temps où les Blancs ne se mêlaient pas des jeux des moranes.

Oriounga ouvrit les yeux sous son casque d’or rouge et sourit. Ses dents étaient régulières, aigües et d’un éclat carnassier.

– Obéis aux blancs si t veux, disait au vieil homme le sourire sans pitié. Il y a longtemps que tu as cessé d’être un morane. Moi, je le suis et dans toute mon audace. Ma seule loi, c’est mon bon plaisir.

Le Lion – Joseph Kessel – Belin/Gallimard – Classicocollège – p. 89-91