Neige – Pema Tseden

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/51r4aP31V9L._SX210_.jpgPetit recueil de nouvelles tibétaines qui détend avec des personnages sympathiques, loin des clichés sur le Tibet et ses relations tendues avec la Chine. Mystérieuses, drôles, tragiques, on passe un agréable moment en compagnie de 2 enfants mystérieux venus des sommets enneigés, d’un berger qui connait par cœur des discours de Mao, d’un touriste américain qui entame un dialogue de sourd avec un enfant gardien de troupeau, d’une femme qui multiplie les conquêtes sans succès, d’un lama réincarné qui possédait 58 dents ou d’un journaliste parti à la recherche d’un mystérieux auteur,et même d’un chien qui tente désespérément de sauver un troupeau face aux loups affamés.

Gaylo venait ici presque tous les jours faire paître ses moutons.

Il devait avoir dans les douze ou treize ans ; vêtu d’une petite veste fourrée, les cheveux ébouriffés, l’air candide, il était adorable. Cette petite veste fourrée, c’est sa mère qui le lui avait cousue pour le Nouvel An, l’année passée, elle était maintenant un peu petite et usée, mais Gyalo y était attaché et continuait malgré tout de la porter. Il ne s’était résigné à la quitter qu’au plus fort de la chaleur de l’été.  D’autres petits bergers lui avaient alors demandé s’il n’avait pas de vêtement d’été, mais il n’avait rien répondu. Ce n’était pas qu’il n’avait pas de vêtements d’été, il en avait même de très bien. Mais cette veste fourrée, c’était sa mère qui la lui avait cousue, et sa mère était soudainement morte au printemps, alors il ne pouvait se résoudre à la quitter. Quand il la portait, il avait l’impression que sa mère était encore là, à ses côtés. Il avait bien dû, pourtant, finir par mettre sa veste d’été préférée, celle en toile de jean, mais il avait rangé la veste fourrée dans le coffre, sachant qu’il n’y avait plus personne pour lui en coudre une autre. Maintenant que le temps se refroidissait peu à peu, il l’avait ressortie. Il pensait qu’il pourrait encore la porter quelques années.

A midi, le soleil était très doux, dorant de ses rayons l’herbe de la prairie, et les moutons de son troupeau y boutaient paisiblement.

C’était l’heure à laquelle Gyalo mâchonnait toujours un morceau. Un morceau de viande séchée de yack.

[…] Il entendit soudain, foulant l’herbe, des pas qui se rapprochaient.

Gyalo tourna machinalement la tête dans la direction du bruit.

Cela venait de l’extérieur de la clôture qui délimitait le pré où il avait le droit de faire paître ses moutons. Depuis plusieurs années, la prairie avait été partagée entre les familles, c’est pourquoi elle était maintenant découpée en parcelles hétéroclites entourées de clôtures de fils de fer que chaque famille dû elle-même poser, pour empêcher les animaux des autres de venir paître sur son terrain.

Comme Gyalo ne voyait rien, bien que le bruit des pas se rapprochât, il se leva ; il aperçut alors, venant du pré en contrebas, un homme qui gravissait lentement la pente.

L’homme portait un chapeau à larges bords qui lui cachait le visage ; on ne le distinguait dons pas bien, mais on voyait nettement qu’il portait un immense sac à dos.

De toute évidence, il avait capté l’attention de Gyalo, désormais exclusivement occupé à l’observer, au point d’en avoir arrêté de mâcher sa viande séchée. Cet homme avait l’air un peu fatigué, mais d’une constitution robuste, et il avançait sans lever la tête. Gyalo le trouvait un peu étrange. Il avait beau chercher dans ses souvenirs, parmi ses connaissances, il ne trouvait personne qui eut cette même silhouette, alors il garda le regard rivé sur lui.

Quand l’homme arriva finalement près de la clôture, il enleva son chapeau à larges bords et leva la tête. Gyalo en resta sidéré : l’homme était un étranger, tout blond.

Gyalo n’avait encore jamais vu d’étranger blond comme celui-ci, sauf à la télévision, alors il ressentit une certaine inquiétude. L’agneau qui était en train de téter s’arrêté lui aussi et regarda l’étranger avec la même expression d’étonnement face à cette nouveauté.

Inconsciemment, Gyalo s’était arrêté de mâcher son morceau de viande et restait bouche bée.

L’étranger le héla en anglais, en souriant amicalement, mais Gyalo était toujours muet d’étonnement.

L’étranger enjamba la clôture et s’approcha. Une fois à côté de Gyalo, il lui tendit la main en lui disant dans un tibétain un peu laborieux : « Bonjour ! »

Encore plus surpris, Gyalo ne put articuler un mot.

L’étranger répéta, toujours dans son tibétain laborieux : « Bonjour ! »

Ce n’est qu’au bout d’un moment que Gyalo finit par cracher la viande séchée et répondit à l’étranger en le regardant : « Bonjour ! »

Sur le visage de l’homme se dessina alors un sourire très amical.

Le soleil de midi était à la verticale et faisait mal aux yeux.

Comme traversé par une idée soudaine, Gyalo baissa les yeux pour regarder l’ombre de l’étranger à ses pieds ; il vit que celle-ci était à peu près de la même taille que la sienne et, se sentant ainsi rassuré, il arbora lui aussi un sourire.

Huit moutons – In ; Neige – Pema Tseden – Picquier poche – p. 107-108 et 112-114.