Où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari

Durant la guerre d’Algérie, le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Jérôme Ferrari - Où j'ai laissé mon âme.Andreani sont chargés de traquer les rebelles pour démanteler un réseau d’opposants qui commet des attentats. Tous deux ont décidé de leur carrière militaire durant la seconde guerre mondiale, en entrant dans la résistance. Durant cette période, le capitaine Degorce est arrêté par la gestapo et envoyé à Buchenwald. Mais c’est en Indochine qu’ils ont combattu côte à côte, qu’ils ont été faits prisonniers par les Viêt et enduré les mêmes souffrances physiques et morales. Ils se retrouvent en Algérie où ils deviennent bourreaux, torturant les prisonniers pour les faire parler ou les tuant froidement. Pourtant, si Andreani commet ces actes sans scrupules, Degorce prend rapidement conscience qu’il est en train d’agir comme ceux qu’il a combattus il y a plusieurs années : les nazis. Il est passé de l’autre côté et ce rôle lui répugne. Il ne croit pas en ce qu’il fait mais y est contraint par sa hiérarchie, et cette situation qu’il sait sans issue le met de plus en plus mal à l’aise. Et s’il ment à sa femme en lui écrivant qu’il va bien et même à ses soldats en leur donnant des ordres qui ne correspondent pas à sa vision du combat, c’est pour tenter de ne pas sombrer et perdre la face. Andreani se rend compte que cet homme, qu’il admire, agit en totale contradiction avec ses idées, mais il ne le comprend pas et va jusqu’à lui reprocher…

– Aux échecs, je crois, il y a des situations où un des joueurs comprend, en plein milieu de la partie, qu’il ne peut plus gagner. Tous les coups qu’il peut jouer, n’importe lesquels, vont rendre sa position plus difficile, quoi qu’il fasse, vous comprenez. Tous les choix sont de mauvais choix. Et le joueur le sait mais il doit continuer la partie. Peut-être, s’il est fort, il peut la faire durer un peu plus longtemps, mais plus rien de décisif ne peut arriver. Ça, c’est votre situation même si vous, vous ne vous en rendez pas compte. Ne pas m’arrêter, c’est mauvais. M’arrêter, peut-être, c’est pire. Il n’y a que des mauvais choix. Pour nous, capitaine, c’est le contraire. Si nous gagnons ici, c’est bon.  Si nous perdons, si vous arrêtez tout le monde, c’est aussi bon. Un martyr est mille fois plus utile qu’un combattant. C’est pour ça que vous ne verrez jamais la victoire. Vous jouerez un bon coup, ou deux, et à cause de ces bons coups…

Tahar hausse les épaules avec fatalisme :

– … vous finirez par perdre, si Dieu le veut ! conclut-il en souriant.

(Et voilà tout. Un fanatique. Froid et calculateur. Un calme et une indifférence de fanatique. Voilà tout.)

La déception n’est pas douloureuse, au contraire. Elle rend tout plus facile à supporter, et d’abord soi-même. Le capitaine Degorce n’a même pas le sentiment d’avoir été berné. Il ne regrette pas le temps passé ici ni de s’être naïvement laissé aller à des confidences regrettables. C’est sans importance, maintenant. Tout est parfait, inoffensif et lisse.

– Je ne joue pas aux échecs, dit le capitaine Degorce en se levant. Je vais vous laisser.

Où j’ai laissé mon âme – Jérôme Ferrari – Actes Sud – p. 94-95