Danser les ombres – Laurent Gaudé

Après la mort de sa sœur, Lucine décide de quitter Jacmel pour retourner à Port-au-Laurent Gaudé - Danser les ombres.Prince. Elle a quitté la ville quelques années auparavant, laissant derrière elle ses études à l’université. C’est là qu’elle avait connu Emeline, jeune étudiante morte pour s’être révoltée contre le pouvoir en place. Hébergée chez Fessou, une ancienne maison close, elle se retrouve entourée de tout un groupe d’amis, dont Saul, le demi-frère d’Emeline. Une idylle nait mais sera vite bouleversée par un terrible tremblement de terre.

Ce roman en deux parties plonge le lecteur dans la vie grouillante et la chaleur de la ville de Port-au-Prince, puis dans le chaos du séisme.  Les personnages se croisent, se rencontrent ou cherchent au contraire à s’éviter. Dans les décombres, au milieu de ceux qui cherchent leurs proches, s’entraident pour tenter de retrouver des vivants, les soignent, les ombres des morts rôdent. Un bel hommage au peuple haïtien.

Tout pouvait reprendre, en ce jour, pour chacun d’entre ceux qui allaient et venaient dans les rues de la ville et dont la vie, pour une raison ou une autre, s’était enlisée dans les difficultés. Chaque homme, chaque femme, espérait que cela s’améliore, que des solutions soient trouvées. Ils rêvaient à ce qu’ils allaient faire. Gagner un peu d’argent. Voir des amis. En ce jour, tout bruissait de a rumeur des hommes. On achetait, on vendait. On allait d’un point à un autre avec urgence ou mollesse. Des rendez-vous amoureux, des discussions politiques, des scènes de ménage, des pleurs d’enfants ou des courses-poursuites, les rues bruissaient de tout cela à la fois. Hier, comme aujourd’hui, pressés ou trainant des pieds, saluant un ami ou hélant un taxi. Hier comme aujourd’hui, le soleil, doucement, commençait à décliner et la chaleur était moins forte.

Personne n’avait remarqué que les oiseaux s’étaient tus, que les poules, inquiètes, s’étaient figées de peur. Personne n’avait remarqué que le monde animal tendait l’oreille, tandis que les hommes, eux, continuaient à vivre.

Mais d’un coup, sans que rien ne l’annonce, d’un coup, la terre, subitement, refusa d’être terre, immobile, et se mit à bouger…

Durant trente-cinq secondes qui sont trente-cinq années…

… A danser, la terre…

… A trembler.

Ce n’est d’abord qu’un grondement, l’oscillation anormale des murs. Les hommes regardent les plafonds sans comprendre. Que se passe-t-il ?… Qui peut mettre un nom sur cela ? Les bouches s’ouvrent grandes, les yeux aussi.  Ils suspendent leur phrase, leur main, leurs pensées. Ils regardent partout pour essayer de saisir ce qu’il se passe. Est-ce que ce vrombissement des murs, du sol, ne se produit qu’ici, ou dans tout le quartier ?… est-ce que cela va durer ?… les secondes passent mais elles semblent être dilatées à l’infini. Des bruits raisonnent partout, étranges, et les hommes sont stupéfaits. Que se passe-t-il ?

Et puis, la peur monte. Parce qu’ils comprennent. Partout où ils sont, les hommes n’ont pas encore nommé ce qui se produit mais ils comprennent le danger. La terre n’est plus terre mais bouche qui mange. Elle n’est plus sol mais gueule qui s’ouvre. A 16h53, les rues se lézardent, les murs ondulent. Toute la ville s’immobilise. Les hommes sont bouche bée, comme si la parole avait été chassée du monde. Trente-cinq secondes où les murs se gondolent, où les pierres font un bruit jamais entendu, jamais ressenti, de mâchoire qui grince.

Hommes, ce qui est sous vos pieds vit, se réveille, se tord, souffre peut-être, o s’ébroue. La terre tremble d’un long silence retenu, d’un cri jamais poussé.

Danser les ombres – Laurent Gaudé – Actes Sud – p. 127-129.