Mon traitre – Sorj Chalandon

https://www.babelio.com/couv/bm_3461_182159.jpgFin des années 1970. Antoine, un jeune luthier français, s’est lié d’amitié avec un groupe d’Irlandais de Belfast. Parmi eux se trouve Tyrone Meehan, chef de file de l’IRA, un exemple pour tous dans la lutte contre l’invasion anglaise. Ce héros devient son meilleur ami et Antoine se sent investit d’une mission : aider les irlandais dans leur lutte pour la liberté. Réunions dans les pubs ou chez les combattants, défis faces aux soldats anglhttps://i2.wp.com/a137.idata.over-blog.com/1/35/13/57/12-06/sorj-chalandon-mon-traitre.gifais, défilés dans les rues de Belfast, soutien aux prisonniers enfermés dans des conditions inhumaines, … il accompagne ses amis dans toutes les phases de leurs combats. Ce n’est qu’après plus de 20 ans d’une amitié indéfectible qu’il découvrira que cet ami n’est pas celui qu’il croyait. Et cette trahison est vécue comme un drame.

Dans ce roman, Sorj Chalandon raconte sa véritable amitié avec Denis Donaldson, qui n’a jamais expliqué pourquoi il avait trahi l’IRA en dénonçant certains de ses amis.

En octobre 1979, je suis resté neuf jours à Belfast. J’ai vainement attendu que Tyrone Meehan passe en procès. Chaque matin, j’accompagnais Sheila à la porte de la prison de Crumlin pour avoir des nouvelles. Je restais sur le trottoir, en face, mains dans les poches comme les hommes qui étaient là. dans la rue, le tension était intacte. Chaque jour, un ou deux nationalistes étaient amenés. La nuit sursautait à l’éclat bref d’une arme. Parfois, nous croisions des combattants républicains. Ils n’étaient plus à la parade. Ils n’avaient pas d’uniformes, juste des capuches de parkas tombées sur le visage. Ils couraient de ruelles en jardinets, un fusil d’assaut ou un pistolet en main. Ils sautaient par dessus les murets des maisons basses, entraient brusquement dans les salons tranquilles pour ressortir par les cuisines de derrière, restées ouvertes exprès. Je sentais la guerre. je la sentais dans l’odeur de charbon et de tourbe, d’huile grasse et de pluie froide. Cette odeur de Belfast, cette saveur d’inquiétude. C’était la première fois que je la sentais vraiment. La veille de mon départ, une unité de l’IRA a ouvert le feu sur une patrouille à pied, en plein jour, en pleine rue, à quelques mètres de moi. Je n’ai pas vu d’où venaient les coups de feu. Un soldat est tombé le long du mur. Il a lâché son fusil. Bruit métallique. Son casque a heurté le trottoir. Les Britanniques n’ont pas répliqué. Ils hurlaient, l’œil dans le viseur à la recherche des toits. Une mère a pris son enfant sous son bras. Une autre a poussé un long cri. Je me suis caché dans un angle de porte. L’Anglais était couché sur le ventre. Un sang épais coulait sur le sol. La foule hésitait. Un policier a tiré en l’air pour nous disperser. J’ai couru comme les autres. J’avais une rage en moi. Une colère de violence, de tristesse et de joie. Ils en avaient eu un. Nous en avions eu un. je me suis retourné pour le voir encore. Des blindés arrivaient de partout, et aussi une Land Rover frappée de la Croix-Rouge.

– Ne courez plus ! Marchez normalement  ! nous a crié un jeune homme, bras écartés.

Mon traitre – Sorj Chalandon – Grasset – p. 87-88