Réparer les vivants – Maylis de Kerangal

Cinq heure cinquante : Simon Limbres, jeune homme d’une vingtaine d’année, est appelé par deux de ses amis pour un spot de surf. A peine une heure plus tard, il plane sur une vague, tous les sens en éveil, le cœur empli de la joie et de l’émotion intense que ressentent les amateurs de sport extrême. Mais de retour chez eux, c’est l’accident. Simon est transporté à l’hôpital, il est placé sous assistance respiratoire, examiné en tous sens, alors que ses amis ne sont que blessés. Sa famille est prévenue, mais quelques heures plus tard, il est déclaré en état de mort cérébrale. Pierre Révol, médecin du service de réanimation et Thomas Rémige, infirmier doivent demander à Marianne et Sean, les parents de Simon, s’ils acceptent que des organes soient prélevés sur le corps de leur fils. En état de choc, totalement démunis et désemparés face à cette mort violente, incompréhensible de leur fils chéri, ils hésitent : que va devenir le cœur de Simon ? cet organe qu’ils ont vu battre en lui avant sa naissance, qu’ils ont senti pulser sous la peau de leur enfant, dont le rythme s’accélérait lorsqu’il surfait sur l’océan, que Juliette a su faire fondre, et qu’ils aimeraient encore entendre battre… A moins de 200 km, Claire, affaiblie, fatiguée, attend un cœur « compatible », pour pouvoir enfin revivre…

L’écriture de ce roman est comme son sujet : d’une précision chirurgicale et d’une tension marquant l’urgence de l’action. Il faut faire vite et bien, sans commettre la moindre erreur, et tout en ménageant les émotions de chacun. Un récit absolument magnifique, d’une grande maitrise où l’on a l’impression que chaque mot est minutieusement choisi, pesé, contrôle ! On oscille entre le désespoir dû à la perte d’un être cher et l’espoir d’un retour à une vie normale, facile ; Entre les deux, une équipe de professionnels d’une efficacité redoutable, qui agit selon un protocole où rien n’est laissé au hasard, dans un timing ultra serré.

Ne pas fermer les yeux, écouter la chanson, compter les bouteilles au-dessus du comptoir, observer la forme des verres, déchiffrer les affichettes, Où subsiste encore ton écho. Créer des leurres, détourner la violence. Faire barrage aux images de Simon qui se forment à toute allure et foncent sur elle par vagues successives, en razzia, les éloigner, à grands coups de latte si possible, tandis que déjà elles s’organisent en souvenirs, dix-neuf ans de séquences mnésiques, une masse. Tenir tout cela à bout de gaffe. Les bouffées mémorielles survenues alors qu’elle évoquait Simon dans le cagibi de Révol ont logé dans sa poitrine une douleur qu’elle est impuissante à contrôler, à réduire, il faudrait pour cela situer la mémoire dans le cerveau, y injecter un fluide paralysant, l’aiguille de la seringue conduite par un ordinateur de haute précision, mais elle ne trouverai là que le moteur de l’action, la capacité de se souvenir, puisque la mémoire, elle, relève de tout le corps, ce que Marianne ignore. J’ai fait la saison dans cette boîte crânienne.

Il faut qu’elle réfléchisse, qu’elle rassemble et qu’elle ordonne, qu’elle puisse émettre une phrase claire à Sean quand il arrivera, épargné. Qu’elle enchaîne les propositions de manière intelligible. Primo : Simon a eu un accident. Deuzio : il est dans le coma – gorgée de gin. Dresseur de loulous, dynamiteur d’aqueducs. Tertio : la situation est irréversible – elle déglutit en pensant à ce mot qu’il lui faudra articuler, irréversible, quatre syllabes qui vitrifient l’état des choses et qu’elle ne prononce jamais, plaidant le mouvement continu de la vie, le retournement possible de toute situation, rien n’est irréversible, rien, a-t-elle coutume de clamer à tout bout de champ – elle prend alors un ton léger, balance sa phrase comme on secoue avec douceur celui qui se décourage, rien n’est irréversible, hormis la mort, le handicap, et peut-être alors qu’elle virevolte, tourne sur elle-même, peut-être qu’elle se met à danser. Mais Simon, lui, non. Simon, c’est irréversible.

Réparer les vivants – Maylis de Kerangal – Verticales – p. 85-86

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s