Six fourmis blanches – Sandrine Collette

Afficher l'image d'origineAlbanie, 2013. Mathias exerce un métier que d’aucun qualifieraient d’arriéré : il est sacrificateur. Doté d’un don qui lui permet de choisir les meilleures chèvres pour les sacrifices et de lire les signes du destin dans la position des osselets, les gens des villages alentours font appel à lui lors des évènements importants, pour savoir si les esprits sont de leur côté. Quarantenaire solitaire, Mathias a grandi dans les montagnes albanaises et sa cabane isolée est son refuge. Il se voit un jour imposer la présence d’un jeune ado, en la personne d’Artur Carche, le petit-fils de l’homme le plus puissant et le plus redouté de la région ; son grand-père affirme qu’il aurait « le don », mais Mathias en doute et accepte mal de devoir trainer ce garçon épais et brutal.

Lou, jeune parisienne, découvre ce pays sauvage par le plaisir de la randonnée, du moins, c’est ce qu’elle espère en y arrivant, accompagnée d’Elias, son petit ami et de 4 autres français qu’elle ne connait pas. Ensemble, guidés par Vigan, ils doivent parcourir un nouvel itinéraire en trois jours, mais dès le premier soir, le temps leur fait perdre tous leurs repères, et ce n’est que le début d’une folle aventure, meurtrière…

Chacun des personnages de ce récit est doté d’une personnalité affirmée, qui le rend sympathique ou redoutable. Le suspense est maintenu jusqu’au bout. Un roman noir agréable à lire.

Un matin pâteux. Adossé au mur de la maison du vieux Carche, je surveille entre mes yeux presque fermés le garçon renfrogné assis en face de moi. De dehors, je ne suis qu’un corps avachi, endormi dirait-on. A l’intérieur, je bous de rage. Comment ai-je pu me laisser entrainer là-dedans, je me le demande. C’est contraire à tout ce que j’aime, tout ce vers quoi je tends. Et cette sale gueule juste à côté, avec son regard inquisiteur, pas franc du collier. Dire qu’hier, passé le mariage, j’ai cru souffler enfin. Jusqu’à ce que Carche vienne me causer. Saloperie de vieux. Une nuit de cauchemar.

Les poings serrés, je me remémore ses mots. Il a le don. Faut que tu le prennes avec toi pour lui apprendre. Demain, tu l’emmènes, hein. Tu verras, c’est un bon petit gars.

M’imposer ça à moi, le sacrificateur ; exiger que je forme ce gamin que je n’ai pas choisi, passer outre à toutes les délicatesses de la transmission – qui est-il, ce pauvre type, pour me dire que son petit-fils a le don ? En vertu de quoi s’est-il proclamé découvreur de ce talent-là ? C’est à moi, et à moi seul d’en juger. Et surtout d’accepter de prendre le gosse avec moi, ce gosse et l’air sournois que lui donnent deux yeux trop petits, les paupières à demi closes sur un visage ingrat, c’est l’âge bien sûr, quoi, quinze, seize ans, presque un homme, un nid à ennui j’en suis certain, putain de môme à traîner dans mon sillage. Bien sûr que j’ai refusé. J’ai élevé la voix, plus haut, plus fort que n’importe qui, le seul à oser me heurter au vieux, le seul qu’il ne ferait pas mettre à mort aussitôt par ses larbins pour lui avoir manqué de respect. Et puis j’ai essayé de négocier. Je voulais bien prendre la petite : elle me semblait plus réceptive que son cousin revêche. C’est à elle que j’avais demandé, la veille, de lancer les osselets. Le vieux Carche m’a regardé avec stupeur.

– Mais Mathias, tu n’y penses pas.

J’ai haussé les épaules.

– Elle a quelque chose en elle, depuis sa maladie, une sensibilité à part, je suis sûr.

Le vieux a esquivé comme une anguille, horriblement embarrassé ; il cherchait une issue. Cette solution, il n’en voulait pas.

– Je ne peux pas laisser partir une petite de dix ans avec toi. Les gens parleraient.

– Qu’ils parlent ! Si elle a le don.

– Elle n’a pas le don.

Je me suis penché vers lui, les yeux fendus.

– Mais qu’est-ce que tu en sais ?

Alors il a donné la raison, la seule, imparable, parce que je le savais aussi, que ça ne passerait pas.

– Mathias… c’est une fille… !

Une fille. Oui, les sacrificateurs sont toujours des hommes. Personne dans notre culture n’admettrait que les femmes, avec leurs impuretés fondamentales, puissent communiquer avec les dieux.

Six fourmis blanches – Sandrine Collette – Denoël – Sueurs Froides – p. 70-71