Le garçon incassable – Florence Seyvos

Dans ce roman original, l’auteur établit un parallèle entre le célèbre acteur américain Buster Keaton et le « frère » handicapé de la narratrice : Henri. Le premier a passé sa vie à réaliser les acrobaties, les cascades les plus périlleuses pour faire rire son public, jouant sur l’absurde des situations, alors que le second parvient péniblement à marcher et à se mouvoir en pratiquant des exercices douloureux qui sont pour lui un supplice quotidien. Mais quel lien établir entre ces deux personnages ? Une passion pour les trains, peut-être, la solitude qui chez Henri se traduit par l’attente puis l’ennui, une impressionnante résistance à la douleur, mais surtout une grande fragilité : celle d’Henri est évidente, son corps le fait souffrir, sa simplicité d’esprit l’entraine parfois dans des situations délicates sans qu’il ait réellement conscience d’un éventuel danger ; celle de Buster Keaton est plus dissimulée : ses prises de risque répétées (surtout physiques : jamais il ne ménage son corps), son désir d’offrir au spectateur toujours plus de sensationnel, mais aussi son alcoolisme chronique, lui font mettre en permanence sa vie et sa santé en danger. Cependant, tous deux peuvent compter sur leurs proches ou leurs amis, et trouver auprès d’eux une forme de sérénité, de réconfort.

 Comme il est encore tout petit, [ses parents] ont d’abord l’idée de le mettre dans une malle pendant qu’ils jouent, mais un soir, quelqu’un claque le couvercle par mégarde et il manque de mourir étouffé. Alors ils l’attachent à un poteau. Et puis un jour, ils se disent : Autant qu’il fasse partie du spectacle. C’est la meilleure façon d’avoir l’œil sur lui.

Son premier rôle est celui d’une chose. Joe, son père, considère cette chose, la soulève d’une main pour mieux l’examiner, puis la laisse tomber par terre. La chose ne bronche pas. Alors Joe attrape de nouveau la chose et la jette dans le décor. La chose revient. Cette chose est bien résistante, se dit Joe. Cette fois il la lance dans les coulisses. On entend un grand bruit. Puis plus rien. Joe retourne à ses occupations, mais voilà que la chose revient. Quoi ? Encore cette chose ?! Pour la chasser, Joe se saisit d’un balai. Mais la chose s’accroche au balai, impossible de l’en détacher. Alors Joe se sert de la chose comme d’une serpillère et frotte le plancher de la scène avec. Puis, excédé, il la lance dans la fosse d’orchestre. Elle atterrit dans la grosse caisse.

Buster adore ça. Il s’amuse énormément. […] Il devient chaque jour un meilleur projectile. Le contrôle de son corps, son aptitude à le protéger deviennent un sixième sens, et il développe spontanément une faculté d’autohypnose qui le protège de la douleur.

Le garçon incassable – Florence Seyvos – Éditions de l’Olivier – p. 50-51

 L’été, nous partons, Henri, François et moi dans la maison de ma grand-mère, en Savoie, près de Chambéry. Nous prenons un train jusqu’à la gare Saint Lazare, puis nous prenons le métro, changeons à Concorde, prenons un second métro jusqu’à la gare de Lyon, et enfin le TGV. […] Nous avons peur de manquer le TGV, nous fonçons droit devant nous, trio bringuebalant et désaccordé, mâchoires serrées pour refouler l’envie de pleurer qui nous vient parfois. Quand la douleur le long du bras devient insupportable, l’un de nous crie stop. Nous nous cognons les uns aux autres en nous arrêtant, nous nous plaquons contre le mur pour laisser passer le flot des voyageurs. Puis nous lâchons nos bagages et contemplons nos mains zébrées de blanc qui, trop crispées, refusent de s’ouvrir.

[…] Henri ne crie jamais stop. Il porte sa valise, et il serre les dents, lui aussi, il supporte beaucoup mieux que nous cette épreuve d’endurance. Il est habitué à pire. Il marche d’un bon rythme, comme s’il ne devait jamais s’arrêter. Il faut toutefois lui tenir la main, le piloter pour éviter qu’il ne percute quelqu’un de plein fouet – quelqu’un ou une porte, un poteau, ou une poubelle. Il faut s’assurer de son équilibre quand il pose le pied sur la première marche de l’escalator, instant qu’il appréhende terriblement. Il faut porter sa valise à la descente du train, l’aider à franchir les tourniquets. Les portillons automatiques semblent avoir été conçus pour se refermer sur lui. Et à chaque descente de train, mon cœur s’arrête : l’espace d’une seconde, j’ai la vision d’Henri tombant comme une bûche sur le quai. Mais il ne tombe pas.

Le garçon incassable – Florence Seyvos – Éditions de l’Olivier – p. 85-86

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s