Une année studieuse – Anne Wiazemsky

https://s-media-cache-ak0.pinimg.com/236x/52/f3/fc/52f3fce33154c7f98bf4594ebadb92e3.jpgAnne Wiazemsky et Jean-Luc Godard ont passé 12 ans de leur vie ensemble. Ce roman relate leur rencontre, passionnée et tumultueuse. En effet, en 1966, Anne n’a que 19 ans et sa famille s’oppose à cette union, d’autant qu’elle est encore mineure. Déjà remarquée dans le monde du cinéma, cette rencontre lui confirme son goût pour cet art.  Hésitante, tiraillée entre son amour pour Godard et le respect qu’elle voue à sa mère et surtout son grand-père, François Mauriac, elle est confrontée à l’éternel dilemme : partir à l’aventure ou suivre la voie de la raison…

 […] Les extravagances poétiques de Blandine me changeaient de Nanterre, de ma famille et de Jean-Luc. Je m’amusais, nous faisions avec Nadja de longues promenades dans la campagne et j’aurais été parfaitement heureuse s’il n’y avait pas eu les appels répétés dans Jean-Luc.

Que je puisse me passer de lui le faisait « atrocement souffrir », disait-il. Je lui en voulais de son insistance mais plus encore de sa volonté affichée de me refuser le peu de liberté que je lui avais demandé. S’il m’avait laissé respirer à ma guise et en me faisant confiance, je serai de moi-même rapidement retournée vers lui. Comment ne comprenait-il pas une chose aussi simple ? Quel crétin ! Je devenais méchante au téléphone ou laissais Blandine répondre à ma place.

Mais tôt un matin et malgré la violence de mes refus, il m’annonça qu’il venait me voir. Il était bouleversé par les propos que lui avait tenus ma mère au cours d’un déjeuner et devait absolument m’en parler. Je raccrochai, furieuse.

Vers midi, il gara son Alfa-Romeo devant l’abbaye et se présenta pas rasé, le teint cireux, dans des vêtements sales et froissés. Il avait l’air d’un clochard. « Qu’est-ce que c’est que ce déguisement ? » lui demandai-je avec agressivité. Nous nous faisions face dans le vestibule humide de la maison. Il tenta un geste vers moi et, voyant que je reculais, commença son récit, d’une voix sourde et dramatique.

La veille, ma mère l’avait invité à déjeuner et il avait accepté avec joie, croyant qu’elle cherchait à se rapprocher de lui. Ce n’était pas le cas. Ma mère voulait qu’il sache la vérité, à savoir que je ne l’aimais pas, que je me jouais de lui, par coquetterie, pour me faire les griffes. Elle me décrivit comme une fille égoïste  qui ne pensait qu’à  elle et qui se fichait des autres. Elle ajouta que je ferais son malheur et que je ne méritais pas qu’un homme comme lui s’attache à moi. Jean-Luc s’était alors levé, avait jeté un billet de banque sur la nappe. « je vous interdit de salir la femme que j’aime », lui avait-il asséné avant de quitter précipitamment le restaurant.

J’étais atterrée. Dans le salon, Blandine écoutait un Nocturne de Chopin et risquait à tout moment de nous appeler pour nous inviter à la rejoindre. « Sortons » murmurai-je.

Une année studieuse  –  Anne Wiazemsky  –  Gallimard  –  nrf  –  p. 85-87