Sauve-toi, la vie t’appelle – Boris Cyrulnik

https://s3.odilejacob.fr/couvertures/9782738128621.jpgA partir de quelques souvenirs plus ou moins précis de son enfance, Boris Cyrulnik s’est créé une histoire. Une histoire bouleversante, celle d’un enfant juif pendant la seconde guerre mondiale, ayant « perdu » ses parents et échappé à la déportation par intuition. Protégé par quelques Justes, à la fois libre et soumis au silence, il n’avait jusqu’ici jamais pu exprimer ce qu’il avait ressenti, vécu, subi durant cette période. Des sentiments confus, parfois en contradiction avec la gravité des évènements se bousculaient en lui. L’après-guerre ne l’a pas plus aidé : ballotté entre les services sociaux, sa tante qui l’an un temps recueilli, et la famille qui l’avait recueilli durant une partie de la guerre et qui voulait le reprendre, le petit Boris a perdu le peu de repères qu’il avait. Il a fallu des années pour qu’il puisse reconstituer son véritable passé et surmonter ce traumatisme.

Quand j’ai été arrêté, la vie est revenue en moi, parce que avant cette rupture j’avais subi un isolement protecteur. Dans la voiture où l’on m’a poussé, un homme pleurait : pour lui, la vie allait finir.

Si je n’avais pas été égayé par mon arrestation, je n’aurais pas été attentif à ce que disait les adultes, je n’aurais pas suivi les jeunes qui cherchaient à s’enfuir, je n’aurais pas trouvé l’invraisemblable solution de me blottir sous le plafond. Abattu, je me serai laissé sécuriser parla dame qui rassemblait les enfants  sur la couverture en les attirant avec du lait concentré sucré, facilitant ainsi leur mise à mort.

C’est le contexte qui attribue une signification à l’évènement présent. C’est ainsi que le petit Maurice, survivant du ghetto de Lodz, raconte : « J’ai pris un train, c’était la première fois, j’étais heureux. Il me menait à la mort. »

Sans évènement extérieur, rien à mettre dans son monde intérieur. Quand la mémoire est saine, la claire représentation de soi permet de planifier nos conduites à venir. Quand une catastrophe nous déchire, la routine ne parvient plus à résoudre ce problème imprévu, il faudra trouver une autre solution. Mais quand la déchirure nous anéantit parce qu’elle est trop intense ou parce que nous étions fragilisés par des blessures antérieures, nous demeurons sidérés, hébétés, en agonie psychique.

La clinique du traumatisme décrit une mémoire particulière : intuitive, elle s’impose comme un scénario douloureux qui s’empare de notre âme. Prisonniers du passé, nous revoyons sans cesse les images insupportables qui, la nuit, peuplent nos cauchemars. La moindre banalité de la vie réveille la déchirure : « La neige qui nous fait penser  nos Noëls en montagne fait revenir en moi l’image des cadavres gelés d’Auschwitz… », dit le survivant.

« Le ciel bleu et la chaleur évoquent invinciblement le camp japonais où j’ai failli mourir en 1945 », se rappelle Sidney Stewart.

La mémoire traumatique est une alerte constante pour un enfant blessé : quand il est maltraité, il acquiert une vigilance glacée et, quand il a vécu dans un pays en guerre, il continue à sursauter au moindre bruit, même quand la paix est revenue. Fascine par l’image d’horreur installée dans sa mémoire, le blessé s’éloigne du monde qui l’entoure. Il paraît indifférent, émoussé, comme engourdi. Son âme, possédée par le malheur passé, ne lui permet plus de s’intéresser à ce qui vit autour de lui. Il paraît lointain, étrange, alors que son monde intime bouillonne.

Cette emprise de la mémoire traumatique provoque des réactions qui altèrent sa manière d’entrer en relation. Pour moins souffrir, le blessé évite les lieux où il a subi le trauma, les situations qui pourraient y faire penser et les objets qui pourraient l’évoquer. Et, surtout, il s’empêche de dire les mots qui réveilleraient la blessure. Pas facile de côtoyer ce blessé muet qui se met lui-même en situation d’étranger. Sa défense recroquevillée, en enkystant la souffrance, l’empêche de partager ses émotions. Prisonnier de son hyper-mémoire, fasciné par une image horrible, le blessé n’est pas disponible pour les autres. Il a perdu la liberté de chercher à comprendre et à se faire comprendre. Isolé parmi les autres, il se sent seul, chassé de la condition humaine : « je ne suis  pas comme les autres… un monstre peut-être ? »

Je me demande pourquoi je n’ai pas souffert de ce type de mémoire.

Sauve-toi, la vie t’appelle  –  Boris Cyrulnik  –  Odile Jacob  –  p. 49-51