Dans les branches – Emmanuelle Maisonneuve

Afficher l'image d'origineA 14 ans, Mo est un adolescent plutôt renfermé. Il vit avec sa mère, malade et son beau-père, Allan, qu’il n’apprécie que moyennement. Fan de jeu vidéo, il s’est créé une personnalité fictive à travers un personnage de zombie qui affronte de terribles dangers dans une quête infinie. C’est là qu’il se sent fort, invincible et capable de tout. Un jour qu’il se perd dans la forêt, il croit apercevoir un personnage étrange, un ombre qui le suit. Un soir, après une dispute avec Allan, il s’enfuit. Il veut rejoindre la ferme de Gaby, un homme dont il a fait la connaissance depuis peu, et qu’il apprécie. Mais il se perd en chemin et tombe dans un gouffre. Blessé et inconscient, il est recueilli et soigné par un étrange personnage, qui ne parle pas et vit dans une sorte de caverne. Cette rencontre va totalement bouleverser sa vie et l’ouvrir au monde de la nature, dont il ignore tout et qui ne l’a jamais attiré. Cette nouvelle quête, bien réelle, cette fois, va le faire grandir et lui permettre d’envisager l’avenir tout autrement.

Ce très beau roman initiatique emmène le lecteur au cœur de la forêt d’Auvergne et nous fait partager une rencontre extraordinaire. Deux personnages que tout oppose se rencontrent, hésitants, parfois maladroits, se découvrent et finissent par tisser un lien indéfectible. L’histoire est très bien construite, le suspense est maintenu jusqu’au bout, et même si elle parait invraisemblable, on a vraiment envie d’y croire.  Surtout, n’ayez pas peur du nombre de pages, il se lit facilement et on a du mal à le lâcher.

J’ouvre les yeux. Il fait sombre. Comment ils font pour y voir, là-dedans ?

Je les ai observés. Ils y voient comme en plein jour. Ils dorment ensemble, l’un contre l’autre, le troll et sa bête. De temps à autre, ils s’en vont par le tunnel, me laissant seul.

Dans ces moments-là, j’aurais pu m’enfuir, parce qu’alors ils restent longtemps absents, plusieurs heures à ma montre. Toujours la nuit. Mais j’ai pas retrouvé mes forces. Le moindre geste me parait une montagne. Et surtout… Quelle chance j’aurais, si je tentais de m’évader ? Qu’est-ce qui m’attend, au dehors ?

J’hésite entre un troll et un primate. Dans le noir, c’est difficile d’être sûr. Et j’ai toujours cette question : Qu’est-ce que cette créature sauvage fait ici, dans nos forêts du centre de la France ?

Maintenant que je ne délire plus, j’ai compris une chose : il me soigne. Mais il le fait avec des gestes automatiques, indifférents. Et dès qu’il a fini, il retourne dans son coin et il fait comme si je n’existait plus.

Pourquoi il fait ça ?

Il me dévorera pas, je le sais maintenant. Mais jamais je le vois manger, et sa bête non plus. Le principal qu’ils font, dans cette tanière, c’est dormir.

Cinq jours que je suis là, j’ai déliré longtemps. J’ai repris conscience seulement hier et j’ai faim.

Le troll est de retour. Il tient quelque chose contre lui, il va trafiquer dans son coin. Tout de suite après, il est sur moi, sur ma cuisse. Il gratte, il enlève le plâtras qui a séché. Il se penche sur ma plaie avec ses tics d’oiseau, il touche ma blessure, et ça me fait presque pas mal. Il laisse à l’air libre. Il m’attrape par la nuque, je garde les yeux à demi fermés, je fais toujours comme si j’étais dans le cirage quand il m’attrape. Il me colle le bord de son récipient entre les lèvres, il va me faire boire.

Du sang.

Dans un sursaut, je cherche à me dégager, je dis non, pas ça. Mais il a une poigne de fer, il m’oblige. Et je crache, et je tousse, et je crie :

– Non !

Cette fois-ci, c’est lui qui renonce. Il recule et me fixe en silence. Et puis il fouille dans ses poils, et il en sort autre chose. Des petites boules, qu’il serre deux par deux dans son poing, et ça fait des craquements sinistres. Des os ? Après il les dépiaute avec des gestes précis et adroits, et il me les donne à manger. J’ai si faim. Je décide d’essayer… Et je ferme les yeux, soulagé.

Des noix ! Je les mâche goulûment et j’en redemande. D’habitude, j’en mange jamais, mais là, j’ai rien goûté de meilleur.

[…]

Sept jours dans cette tanière. Je m’entraîne. Je peux me tenir à quatre pattes maintenant, et je peux avancer. Aujourd’hui, j’explore ma prison souterraine. C’est vite fait. A part les deux couches de feuilles, la mienne et la leur, à part deux galeries trop étroites qui partent dans le fond, il n’y a rien de spécial à voir.

Sauf son coin cuisine.

Ici, la voûte est en granit, et la clarté qui fuse par une fente me dit que dehors il fait jour. Au pied de la paroi, je trouve… mon sac à dos ! Un témoin de ma vie d’avant, j’en ai une boule dans la gorge. Les mains tremblantes je le fouille. Mon portable ! Fébrile, je m’en empare, mais la batterie est à plat. Il y a mes affaires de rechange, ma brosse à dent, et ça me fait rigoler sec. Qu’est-ce que je pourrais en faire, au milieu de nulle part.

A côté de mon sac, je découvre des casseroles en fer blanc, un bol, une cuillère en bois, de la ficelle et un vieux couteau pointu. Je remarque aussi une boîte en ferraille. Je l’ouvre. Dedans, il y a un objet mou, que je reconnais tout de suite. Ce tissu éponge. Cette oreille qui manque. Le doudou à tête de panda.

Qu’est-ce qu’il fait dans cette boîte en fer ?

Il est venu le chercher, mon pote. C’est lui qui a ouvert la fenêtre.

Mais pourquoi ?

Parce qu’il l’a vu par le carreau, et parce qu’il le voulait.

Qu’est-ce qu’un troll peut bien faire d’un doudou ?

Dans les branches – Emmanuelle Maisonneuve – Editions Graine2 – p. 82-85