L’amie prodigieuse – Elena Ferrante

Prodigieuse, elle l’est, cette amie, étonnante également, surprenante, surdouée, magnétique. C’est dans une école primaire d’un quartier pauvre de Naples qu’Elena la rencontre ; Lila est une petite fille maigre et effrontée.  C’est son audace et son https://i0.wp.com/static.fnac-static.com/multimedia/Images/FR/NR/98/79/73/7567768/1507-1/tsp20151230104304/L-amie-prodigieuse.jpgcaractère qui l’attirent. Lila n’a peur de rien, ni des garçons, ni de Don Achille que tout le monde, même les adultes, redoute, et à ses côtés, Elena est prête à relever tous les défis. A l’école, Lila est douée dans toutes les matières, mais se fiche de ce talent que la maîtresse essaie de mettre en valeur. Elena est bonne élève mais ne se sent pas capable de surpasser son amie. Après l’école primaire, seule Elena poursuit ses études, malgré les réticences de sa mère. Les débuts sont difficiles, mais à force de travail, elle devient la meilleure. C’est aussi grâce à Lila qu’elle parvient à réussir, car même si elle a rejoint la cordonnerie familiale, elle continue à étudier pour elle et accompagne ainsi son amie dans ses apprentissages.

Dans le quartier, il y a aussi les garçons, les familles qui se connaissent toutes. Certaines réussissent socialement, d’autres restent dans la misère. Et le rêve de tous est de monter une affaire qui marche et qui rendra riche ; De ce côté, Lila n’est pas en reste. Et si les affaires ne marchent pas, il faut trouver un beau parti. Dès l’adolescence, Lila fascine les garçons, tandis qu’Elena se trouve laide, et accepte mal les changements de son corps.

Tantôt guide, tantôt modèle, tantôt rivale ou juge intransigeante, Lila va fortement influencer l’enfance et l’adolescence d’Elena. Même quand tout les sépare e semble les éloigner, cette prodigieuse amitié les réunit et les aide à contrer la misère et la violence ambiante, les rivalités et les rancunes entre familles du quartier.

« Il faut que je dise à Rino que dimanche on doit accepter l’invitation de Pasquale Peluso. »

Voilà, je lui racontais le centre de Naples et elle, c’était l’appartement de Gigliola qu’elle mettait au centre – elle habitait un des immeubles du quartier et c’était là que Pasquale voulait nous emmener danser. J’étais déçue. Nous avions toujours accepté les invitations de Peluso sans jamais y aller, moi pour éviter les discussions avec mes parents et elle parce que Rino s’y opposait. Mais souvent nous l’espionnions, les jours de fête, quand il était là tout beau à attendre ses amis, les grands comme les plus jeunes. C’était un garçon généreux, il ne faisait pas de distinction d’âge et invitait tout le monde. En général il attendait devant la station d’essence et les autres arrivaient petit à petit : Enzo, Gigliola, Carmela qui maintenant se faisait appeler Carmen, parfois Rino lui-même s’il n’avait rien d’autre à faire, Antonio qui avait toujours la charge de sa mère Melina, et quand Melina était calme sa sœur Ada venait aussi – Ada que les Solara avaient forcée à monter en voiture pour l’emmener Dieu sait où  pendant plus d’une heure. Quand la journée était belle ils allaient à la mer, d’où ils revenaient le visage rougi par le soleil. Ou bien, le plus souvent, ils se réunissaient tous chez Gigliola, dont les parents étaient plus accommodants que les nôtres, et là ceux qui savaient danser dansaient, les autres apprenaient.

Lila commença à m’entrainer dans ces petites fêtes : elle s’était mise à s’intéresser, je ne sais trop comment, à la danse. Nous découvrîmes avec surprise que Pasquale et Rino étaient d’excellents danseurs et ils nous enseignèrent le tango, la valse, la polka et la mazurka. Rino, il faut le dire, était un professeur qui s’énervait vite, surtout avec sa sœur, alors que Pasquale était très patient. Au début il nous fit danser en nous tenant sur ses pieds de façon que nous apprenions bien les pas puis, dès que nous eûmes un peu d’expérience, il nous fit tournoyer à travers la maison.

Je découvris que j’adorais danser, j’aurais dansé toute la journée. Lila, elle, avait son air de celle qui veut comprendre comment ça marche, et son plaisir semblait consister entièrement dans l’apprentissage, au point que souvent elle restait assise à nous regarder et nous étudier, applaudissant les meilleurs couples. Un jour j’allai chez elle et elle me montra un petit livre qu’elle avait pris à la bibliothèque : tout y était consigné sur les différentes danses, et chaque mouvement était expliqué au moyen de silhouettes d’hommes et de femmes en train de virevolter. Elle était très joyeuse pendant cette période et d’une exubérance inhabituelle. Du but en blanc elle m’attrapa par la taille et, jouant le rôle de l’homme, m’obligea à danser le tango en faisant la musique avec sa bouche. Rino apparut,  il nous vit et éclata de rire. Il voulut danser lui aussi, d’abord avec moi et ensuite avec sa sœur, même s’il n’y avait pas de musique. Pendant que nous dansions il me raconta que Lila avait été prise d’une telle manie perfectionniste qu’elle l’obligeait sans arrêt à pratiquer, bien qu’ils n’aient pas de gramophone. Mais dès qu’il prononça ce mot – gramophone, gramophone, gramophone – Lila me cira d’un coin de la pièce, en plissant les yeux :

« Tu sais ce que c’est, comme mot ?

– Non

– C’est du grec. »

Je le regardai, perplexe. Sur ce Rino m’abandonna pour faire danser sa sœur – elle jeta un petit cri, me confia son manuel de danse et partit voltiger avec lui à travers la pièce. Je posai le manuel parmi ses autres livres. Qu’est-ce qu’elle avait dit ? Gramophone c’était de l’italien, pas du grec ! Je vis alors que sous Guerre et Paix apparaissait, recouvert d’étiquettes de la bibliothèque de M. Ferrero, un volume tout abîmé qui s’intitulait grammaire grecque. Grammaire. Grecque. J’entendis qu’elle me promettait, tout essoufflée :

« Après je t’écris gramophone avec les lettres grecques ! »

Je répliquai que j’avais à faire et m’en allai.

S’était-elle mise à apprendre le grec avant même que je ne commence le lycée ? L’avait-elle fait toute seule, alors que moi je n’y pensais même pas, et l’été, quand c’étaient les vacances ? Faisait-elle toujours ce que je devais faire, avant moi et mieux que moi ? Me fuyait-elle quand je la suivais, et en même temps me talonnait-elle me dépassait-elle ?

Pendant quelques temps je m’efforçai de l’éviter, j’étais en colère. J’allai à la bibliothèque pour emprunter moi aussi une grammaire grecque, mais il n’en n’existait qu’une et elle était prêtée à tour de rôle à tous les membres de la famille Cerullo. Peut-être que je ferais mieux d’effacer Lila de mon esprit comme un dessin sur u tableau noir, me dis-je – et je crois que c’était la première fois. Je me sentais fragile, exposée à tout, je ne pouvais passer mon temps à la suivre ou à découvrir que c’était elle qui me suivait, et dans un cas comme dans l’autre me sentir diminuée. Mais je n’y parvins pas et me remis bientôt à la chercher.

L’amie prodigieuse – Elena Ferrante – Gallimard – Folio – p. 176-179