Le cas Eduard Einstein – Laurent Seksik

Un génie de la science, prix Nobel et ardent défenseur des droits de l’homme doit-il être un époux et un père parfait ? Si on lit ce roman au premier degré, la réponse est non. Mais les choses ne sont pas si simples. Eduard Einstein, fils cadet du célèbre Albert, garde des souvenirs très agréables de son enfance, aux côtés de son père. Mais à 20 ans, atteint de schizophrénie, et alors qu’il se destinait à devenir psychanalyste, il est interné à l’hôpital de Burghölzli à Zurich. Nous sommes en 1930, 3 ans avant la dernière visite d’Einstein à son fils et son départ pour l’Amérique afin fuir les nazis qui le recherchent.

Quelle est la part de responsabilité d’Albert Einstein dans la folie de son fils ? En a-t-il une d’ailleurs ? Le divorce de ses parents, la surprotection de sa mère et l’admiration qu’il lui porte, l’éloignement de son père… Y a-t-il un évènement à l’origine de son état ? L’auteur nous présente les faits à travers un récit à trois voix : celle d’Eduard, qui témoigne de sa situation en parlant à la première personne, avec un semblant de lucidité empreint de délire, celle de sa mère, Mileva Maric, femme intelligente et volontaire, très marquée par ses quinze ans de vie commune avec le scientifique, qui s’occupera de son fils jusqu’à la fin de ses jours avec une constence immuable (même si parfois elle ressent un certain découragement face à la folie incurable d’Eduard), et celle d’Albert Einstein lui-même, qui ne saura jamais quelle position prendre vis-à-vis d’Eduard, qui se demande sans cesse comment l’aider, mais n’osera jamais aller le revoir par peur d’affronter son regard et ses remarques.

S’appuyant sur des biographies et les correspondances du physicien, l’auteur (qui visiblement connait très bien son sujet), nous fait entrer dans l’intimité de ses trois personnages, presque dans leur subconscient. Il parle avec talent des difficultés des relations filiales, sans jamais porter de jugement sur aucun des personnages.

Mileva Maric est le personnage qui m’a le plus marqué dans cette histoire. Amoureuse d’Einstein (on dit qu’elle a tout sacrifié pour lui), elle souffre de leur séparation dont elle se sent responsable, mais aussi de l’incapacité dans laquelle elle se trouve de ne pouvoir soulager les souffrances de son fils. Elle tentera toute sa vie de trouver les moyens les plus efficaces pour le soigner, ou tout au moins atténuer les effets dommageables de son état.

Eduard a besoin de calme. Il faut à ce garçon le spectacle du lac paisible et lointain, les toits de la ville, les montagnes des Alpes. Rein ne doit venir perturber son esprit, enrayer la machine, ajouter un grain de sable au grain de folie.

Michele Besso a tort, Teddy n’a pas besoin de son père actuellement. Sa seule présence nuit à l’équilibre mental de son fils. Il est la cause de quelque chose. Il se voit comme un spectre, un feu follet s’agitant dans l’esprit de Teddy.

Il fait partie de l’imaginaire collectif. Il est l’obsession de Goebbels et du patron du FBI. Le grand mufti de Jérusalem l’a récemment accusé de vouloir, lui, Einstein, détruire la mosquée d’Omar. Il est cette figure écrasante dans un esprit fragile.

Il va dire un dernier adieu à son fils. Il aime Tete plus que tout au monde. Il quitte l’Europe. Sa maison a été pillée par la Gestapo au prétexte qu’elle pouvait receler des armes destinées aux communistes. Il ne reste rien de son passé en Allemagne, rien des heures de gloire, rien des rivages heureux.

Le cas Eduard Einstein  –  Laurent Seksik  –  Flammarion  –  p. 88-89

J’ai aussi décidé d’arrêter avec l’idée de poursuivre les études de médecine. J’ai rencontré les psychiatres. Ce sont des ignorants prétentieux. Ils croient avoir la science infuse. Moi j’ai la conscience confuse. J’en connais plus qu’eux sur ma question. Ils mettent des mots compliqués sur des choses simples. Tu te souviens peut-être qu’ils m’ont enfermé comme si j’étais fou. Tu ne crois pas que je sois fou n’est-ce pas ? […] Est-ce que l’on a toujours  ce que l’on mérite ? Personnellement je n’ai rien fait de mal qui puisse me justifier. Je ne suis pas comme toi. Toi, tu as un destin. Personne n’empruntera ta voie. Tandis que moi, j’ai l’impression qu’ils sont plusieurs. Rien n’est vraiment tracé. Je crois me souvenir qu’un jour quand j’étais petit garçon tu m’as abandonné au beau milieu d’une forêt et qu’une bête sauvage m’a ramené dans ses crocs à la maison. Je ne t’en veux pas personnellement. Je sais que tu es un peu distrait. L’essentiel est d’être ramené à son domicile.

Le cas Eduard Einstein  –  Laurent Seksik  – Flammarion  –  p. 101-102

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s