La patience du franc-tireur – Arturo Pérez-Reverte

Lex Varela, spécialiste en art urbain, est sollicitée par un éditeur pour trouver et prendre contact avec un graffeur du nom de Sniper, afin de lui proposer une exposition prestigieuse et la publication d’un livre sur son œuvre. Mais, l’artiste en question, est un bien mystérieux personnage : signant ses œuvres d’une cible, lui valant le surnom de franc-tireur, il voyage de ville en ville, à travers l’Espagne et l’Italie, faisant parfois des incursions au Mexique. Personne ne connait son visage, mais ses graffitis sont parmi les plus célèbres et les plus talentueux du milieu.   Provocateur, révolté, il mène des actions et propose régulièrement des performances aux autres graffeurs, sous forme de défi : c’est ainsi qu’il devient l’idole de bandes entières, qui le protège et seraient prêts à n’importe quoi pour le suivre. Partie sur ses traces, Lex va croiser le chemin de tueurs à gage, travaillant pour un riche industriel espagnol dont le fils est mort en relevant un des défis proposé par Sniper…

Quelques longueurs dans ce roman qui reste intéressant par son sujet. Il permet de découvrir l’univers nocturne et mystérieux du monde des artistes urbains. Il interroge également sur le statut des œuvres d’art et des artistes : comment les définir et qu’est-ce qui les rend légitime ?

– Incroyable, a dit Giovanna.

J’étais d’accord. Ça l’était. Même les musées de la ville n’attireraient jamais une telle affluence. La cour de la maison de Juliette, au centre de Vérone, était pleine de gens qui se bousculaient sous la voûte d’entrée et jusque dans la rue, formant une queue que des policiers prétendaient discipliner. Le froid ne décourageait personne : sous la faible neige fondue, distillée par un ciel gris rébarbatif se pressaient d’innombrables touristes munis de parapluies, vêtus d’anoraks, de bonnets de laine et tenant des enfants par la main ; mais aussi des habitants de Vérone qui accouraient voir ce que les journaux et la télévision de toute l’Italie, non sans une pointe de forfanterie chauvine, qualifiaient depuis trois jours d’une des plus originales interventions d’art urbain illégal réalisées en Europe.

– Comment a-t-il pu s’y prendre ? ai-je demandé. L’endroit n’est donc pas gardé la nuit ?

– Un vigile se trouve à l’intérieur de la maison, mais il n’a rien vu. Et le portail sur la rue était fermé.

Tout Vérone en discutait. Même les carabinieri chargés de l’enquête se perdaient en conjectures sur la manière dont Sniper avait réussi à s’introduire dans la maison-musée consacrée à la légende shakespearienne : le lieu dont le balcon était censé avoir servi aux rendez-vous de la jeune Capulet et de son amant Roméo Montaigu.

[…] Au fond de la cour, devant les grilles couvertes de cadenas porteurs de serments d’amour et le boutique de souvenirs constellée de cœurs, la statue de bronze grandeur nature de la demoiselle de Vérone, habituellement patinée par le frôlement de milliers de mains de touristes qui la caressaient avant de se faire photographier près d’elle, avait un aspect pour le moins insolite : son corps était tapissé de billets de cinq euros fixés avec de la colle et vernis à l’aérosol, et son visage était recouvert d’un masque de lutteur mexicain qui représentait une de ces têtes de mort, ou calacas, que Sniper utilisait habituellement dans ses travaux. Pour qu’il ne subsiste aucun doute sur l’auteur, le socle de la statue était décoré de la signature et du cercle de franc-tireur entourant une croix.

La patience du franc-tireur – Arturo Pérez-Reverte – Seuil – p. 101-103