L’enfant d’Hiroshima – Isoko Hatano

Mai 1943 : Ichirô décide de rester à Tokyo pour poursuivre ses étudeshttps://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/71YrRYa5qfL.jpg alors que ses parents et ses trois frères se réfugient à la campagne, dans la commune de Suwa. C’est à travers la correspondance qu’il engage avec sa mère que l’on découvre son histoire, mais aussi celles des japonais durant la seconde guerre mondiale. Les privations, la difficulté à trouver de la nourriture, les bombardements, les opinions divergentes des uns et des autres, l’héroïsme des soldats japonais… Hichirô et sa mère échangent sur tout. On ressent toute la tendresse, l’admiration et l’attachement que ces deux êtres ont l’un pour l’autre. On voit Hichirô évoluer de l’enfance vers l’adolescence.

Cette correspondance réelle n’était pas destinée à être publiée. C’est un formidable témoignage sur la guerre, la perception que les japonais eux-mêmes avaient sur ces évènements et notamment sur le bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagasaki.  Un très beau roman.

Ichirô à sa mère

Le 2 février

Maman chérie, cela me préoccupe depuis un certain temps, mais je n’ai rien dit, parce que je craignais de te le demander.

Où est passé ton manteau ? Je ne peux pas croire que tu l’aies vendu, mais depuis quelques jours tu sors sans manteau, tout en ayant l’air gelée et ça m’inquiète.

Dis, maman, tu ne l’aurais pas vendu pour m’acheter les patins ? Cela m’est venu tout à coup à l’esprit, hier, lorsque je t’ai vue rentrer toute grelottante.

Maman, dis-moi toute la vérité.

A Hichirô, de sa mère

Ichirô, comme rien ne t’échappe ! J’avais pris tant de précautions pour que personne ne s’aperçoive de rien et voilà que tu l’as remarqué !

Cela te fera peut-être de la peine, mais c’est bien comme tu le penses. Tu m’avais demandé des patins il y a déjà quelque temps et je voulais te les acheter le plus tôt possible, mais je ne parvenais pas à trouver de quoi. Et quand le moment est arrivé où les élèves du lycée devaient aller au lac le lendemain, et que pourtant tu ne disais rien, je n’ai plus pu y tenir. Comme il y avait une dame qui avait envie du manteau depuis longtemps, je me suis décidée à le lui céder.

Mais il ne faut pas que tu t’inquiètes pour cela. J’ai encore le trois-quarts et le manteau bleu – tu te souviens celui dans lequel tu aimais te cacher quand tu allais au jardin d’enfants ?

Et quand je vois ta joie, j’ai bien plus chaud que si j’avais un manteau. Il y a longtemps que je ne t’ai vu si heureux. Je ne le regrette pas du tout, ce manteau. Ce qui m’est le plus précieux, c’est ton cœur. Donc, si tu m’aimes, garde toujours ce cœur honnête et droit. C’est mon unique prière. Tu as bien compris, n’est-ce pas ?

Recommence à patiner avec entrain. J’irai sûrement bientôt te regarder courir sur la glace.

Ichirô à sa mère

Le 6 février

Alors, c’est bien ça. Maman, pardon de m’être montré si heureux, sans me douter de ce que tu avais fait pour moi ! J’étais convaincu jusqu’à maintenant qu’il n’y avait que papa et Kinji ou les petits qui te donnaient du mal. Je suis horrifié de voir que, moi aussi, sans m’en apercevoir, je pouvais te causer beaucoup de soucis. Je ne peux plus être sûr même de ce que je fais. Il n’y a plus qu’en ton cœur que je puisse avoir toute confiance. Tu me dis souvent que mon cœur est noble et droit : qu’a-t-il de noble ?

Est-ce que tu n’en verrais qu’un côté ? Quand je porte de vieux vêtements tout usés, que je dois marcher péniblement sur la route gelée, je pense avec beaucoup de regrets au bon temps d’autrefois, bien que je sache que ce n’est pas bien. Et quand je vois à la maison du riz mélangé à du koliang, et chez les paysans, du riz tout blanc, je sais que c’est vil, mais je ne  peux pas m’empêcher de les envier. Je me dépêche de réprimer ce sentiment, mais c’est un fait que je l’éprouve.

Maman, je ne voudrais pas te faire de la peine, mais tu vois que mon cœur est déjà avili. Quand je pense que je suis devenu comme cela à cause de la guerre, je me demande si je parviendrai à préserver ce qui reste encore en moi d’élevé. Cette pensée, je ne sais pourquoi, me rend misérable.

Ton pauvre                                                                                             Ichirô.

L’enfant d’Hiroshima  –  Isoko Hatano  –  Gallimard  –  Folio junior  –  p. 85-87