Rudik : l’autre Noureev – Philippe Grimbert

zoomPour écrire cette biographie, l’auteur a imaginé la relation que Rudolf Noureev aurait pu entretenir avec son psychanalyste. Tristan Feller accueille dans son cabinet parisien des personnalités, des stars dont il recueille les souffrances. Mais lorsque Rudolf Noureev arrive dans son cabinet, l’analyse prend des formes particulières, qui vont pousser le médecin à enfreindre les règles de son activité. En effet, le danseur n’admet pas qu’on lui dicte sa conduite : il doit rester seul maître de ses décisions. Personnage autoritaire, caractériel, imbu de sa personne, il cache pourtant de profondes blessures, liées à son enfance, à sa relation avec son père et à la fuite de son pays natal : la Russie. La danse a été pour lui plus qu’une échappatoire ; Danseur, chorégraphe, maitre de ballet : il a construit toute sa vie autour de cet art et ses amours les plus intenses en sont issus.

S’il est une dimension qui importe au psychanalyste, c’est bien celle de la vérité, ce tissu de souvenirs remaniés, embellis par la mémoire, dans lequel nous nous drapons, romanciers de notre propre histoire. Tout souvenir est fiction, récit imaginaire dont nous sommes les auteurs, bousculant lieus et dates, et c’est sur cette fiction que nous nous construisons, plus sûrement que sur la réalité des faits. En ce sens, Rudolf Noureev avait raison : sa première version de l’évènement de juin 61 était du côté de la vérité, celle sur laquelle, comme chacun de nous, il avait bâti son personnage. Sa légende prenait naissance pour lui, autant que pour le monde entier, dans ce récit épique. La destinée d’un homme hors du commun s’y trouvait ainsi intimement liée, par la grâce du grand jeté qui le libéra, à sa raison de vivre : la danse.

La réalité n’était pas pour autant à négliger, car elle allait nous ouvrir l’accès à ce qui sommeillait sous le mythe ; à la séance suivante, le danseur me prouva qu’il l’avait compris et accepté.

Ce fut un nom de femme qui fit son apparition : Clara S., première sur la longue liste de celles qui allaient accueillir, protéger et prendre en charge la star, lui épargnant tous les soucis du quotidien sans rien attendre en retour, et cela dans toutes les villes du monde où il possédait une maison. Clara, la jeune endeuillée qui venait de perdre son fiancé dans un accident de la route et qui s’attacha à Rudolf lors de son séjour à paris, lui fit découvrir les charmes de la capitale et surtout joua un rôle essentiel dans le tournant décisif de sa vie.

– Sans Clara, Rudolf jamais devenu Noureev, mais revenu mourir… non, pourrir à Oufa !

Son lapsus en disait long sur ce qui l’aurait attendu en URSS s’il s’était soumis aux ordres venus de Leningrad ; il me le confirma : on aurait là-bas laissé pourrir sa carrière de soliste international à laquelle il était destiné et il serait resté un obscur, voire un ex-danseur du Kirov, ce qui représentait pour lui l’équivalent d’une mort certaine. C’était donc bien d’une question de vie ou de mort dont il s’était agi ce jour-là dans le grand hall du Bourget, la suite de son récit me le prouva.

C’était Clara qui avait pris l’initiative de prévenir le bureau de police de l’aéroport ; c’était elle encore, le moment venu, qui avait indiqué à son ami la marche à suivre pour se mettre hors de portée des sbires du KGB, et si elle en sentit l’absolue nécessité, ce fut après avoir été témoin d’une scène prouvant à quelles extrémités le jeune danseur était prêt :

– J’ai sorti couteau de ma poche et menacé ouvrir ma gorge, là, devant tous… face à choix impossible seule la mort peut être solution.

De quel choix parlait-il ? Révolte ou soumission ? Leningrad ou Paris ? Ou bien existait-il un élément de cet épisode dont il n’avait pas parlé.

Il prit une longue inspiration :

Ils ont dit que je devais prendre premier avion pour Leningrad parce que moya mat très malade, mourante même, et je ne savais pas si c’était mensonge pour me faire revenir en Russie, ou vérité…

Rudik : l’autre Noureev – Philippe Grimbert – Plon – Miroir – p. 39-41