L’orangeraie – Larry Tremblay

Ahmed et Aziz ont 9 ans et vivent, malgré la guerre, dans l’insouciance à l’abri de l’orangeraie créée par leur grand-père.  Une intense complicité les lie l’un à l’autre. Mains une bombe vient s’abattre sur la maison de leurs grands-parents, les tuant tous les deux. Le jour même de leur enterrement, un dénommé Soulayed se présente à leur père et lui propose de venger la mort de ses parents en lui remettant un de ses fils, pour qu’il devienne martyr et accède ainsi au paradis en héros. Mais c’est à lui de choisir lequel de ses deux fils il veut sacrifier. Contre l’avis de sa femme, dont le lecteur ressent la colère, il accepte.

L’orangeraie est un roman court, mais d’une grande intensité. Il pose la question de la place des enfants dans la guerre, et expose clairement les manipulations dont usent les chefs terroristes pour soumettre les peuples. La cruauté des actes commis plonge le lecteur dans une grande perplexité. On ne ressort pas indemne de cette lecture.

Zahed s’est assis près des garçons et tous  les trois ont attendu en silence que le soleil se place exactement au-dessus de leur tête. A midi, Zahed a demandé à ses fils de regarder le soleil. Ils l’ont fait. Leurs yeux se sont d’abord plissés. Puis ils ont réussi à les maintenir ouverts. Leurs yeux étaient mouillés de larmes. Leur père a fixé le soleil plus longtemps qu’eux.

– Halim se tient près du soleil maintenant.

– Pourquoi ? a demandé Aziz.

– Des chiens habillés. Nos ennemis sont des chiens habillés. Ils nous encerclent. Au sud, ils ont fermé nos villes avec des murs de pierre. C’est là que Halim est parti. Il a traversé la frontière. Soulayed lui a expliqué comment faire. Il est passé par un tunnel secret. Puis il est monté dans un autobus bondé. A midi, il s’est fait exploser.

– Mais comment ?

– Avec une ceinture d’explosifs, Aziz.

– Comme celle que nous avons vue ?

– Oui, Amed, comme celle que vous avez vue dans le sac. Ecoutez-moi bien, Soulayed, avant de partir, s’est approché de moi et m’a chuchoté à l’oreille quelque chose. Il m’a dit : « Tu as deux fils. Ils sont nés au pied de la montagne qui ferme notre pays au nord. Peu de gens connaissent aussi bien les secrets de cette montagne que tes deux jeunes fils. N’ont-ils pas trouvé le moyen de se rendre de l’autre côté ? Ils l’ont fait, non ? Tu te demandes comment je sais cela . Halim me l’a raconté. Et ce sont tes fils eux-même qui l’ont raconté à Halim. »

Ayant dit cela, Zahed a agrippé brusquement ses deux garçons par le cou. Il tenait Amed avec sa main droite et Aziz avec sa gauche. Il les soulevait de terre. Il était comme fou. Amed et Aziz avaient l’impression que la terre s’était mise à trembler, que les oranges autour d’eux allaient tomber par milliers de leurs branches.

– Est-ce la vérité ? a hurlé leur père. Qu’avez-vous raconté à Halim ? Mais qu’est-ce que vous avez dit à ce garçon qui vient de se faire exploser ?

Amed et Aziz, incapables de parler, se sont mis à pleurer.

Ce soir-là, Zahed est venu dans leur chambre. Ils étaient déjà couchés. Il s’est penché sur eux. Son corps, dans la pénombre, faisait comme une masse informe. Il parlait très bas. Il leur a demandé s’ils dormaient. Ils n’ont pas répondu. Mais ils ne dormaient pas. Zahed a continué à chuchoter.

– Mes petits hommes, il a dit, Dieu sait ce qu’il y a dans mon cœur. Et vous le savez aussi. Vous m’avez toujours fait honneur. Vous êtes de braves fils. Quand la bombe est tombée sur la maison de vos grands-parents, vous avez montré beaucoup de courage. Votre mère est très fière de vous. Mais elle ne veut pas comprendre ce qui se passe dans notre pays. Elle ne veut pas voir le danger qui nous guette. Elle est très malheureuse. Elle n’a pas salué Soulayed quand il est parti. C’est un homme important. Elle l’a insulté. Elle n’aurait pas dû. Soulayed va revenir, vous comprenez, il va revenir pour vous parler. Dormez à présent.

Il a déposé un baiser sur le front d’Amed. Puis sur celui d’Aziz, comme il l’avait fait à l’hôpital. Quand il est parti, son odeur est demeurée dans la chambre.

L’orangeraie  –  Larry Tremblay  –  La Table Ronde  –  p. 41-43.