Force Noire – Guillaume Prevost

Alma a du mal à supporter sa famille, notamment Edgar, le fils de son beau-père et Afficher l'image d'origineAlfonse, le dernier-né de sa famille recomposée. Pour échapper à la garde de ce dernier, elle se décide un jour de se réfugier dans une des anciennes chambres de bonne située au dernier étage de l’immeuble et qui servent de débarras. C’est là qu’elle fait la connaissance de Bakary Sakoro : un vieil homme, né au Mali et qui vit à Paris. Il passe son temps à feuilleter des albums remplis de photos anciennes, mais aussi de documents divers. Intriguée, Alma commence à le questionner, et à s’intéresser à l’histoire de cet homme, qu’elle voit pour la première fois. Elle découvre, à travers son récit, le sort des soldats venus des colonies durant la première guerre mondiale. Car c’est pour se battre dans les tranchées que Bakary est arrivé en France. C’est là aussi qu’il rencontrera l’amour de sa vie : Jeanne, la fille d’un général…

Même si le récit de la vie de cet homme parait un peu exagéré à certains égards (il aurait participé à toutes les batailles les plus terribles de la première guerre mondiale), il permet d’aborder cet épisode de l’histoire son un angle particulier : le recrutement et le rôle des tirailleurs sénégalais. Se remémorant son passé, le vieil homme explique la façon dont ils étaient traités, autant sur le front qu’à l’arrière. Il donne des détails sur leur enrôlement, leur apprentissage des armes, leurs positions dans les combats, la façon dont ils étaient considérés, tant par leurs supérieurs que par la population…

Tant que nous étions sur Marseille, ajouta-t-il, nous en avons profité pour rendre visite au Siffleur, qui avait été transporté à l’Hôtel-Dieu, dans une aile spécialement réservée aux blessés de la face. Eh bien, cois-moi ou non, malgré toutes les épreuves qu’il avait traversées, tous les morts et les camarades disparus, pour la première fois, j’ai vu Goliath pleurer…

– A cause de l’état d’Hampaté ? fit doucement Alma.

– Parce que le service des gueules cassées était encore plus poignant qu’une morgue ou qu’un champ de bataille. Des types comme des momies qui déambulaient sous leurs bandages, d’autres qui avaient enlevé leurs pansements et offraient leurs visages en lambeaux à la vue de tous… Le plus troublant était leur regard, car beaucoup semblaient regretter d’avoir survécu. Certains étaient là depuis deux ans et avaient subi dix, quinze, peut-être vingt opérations ou greffes de la peau. Pour un résultat souvent dérisoire. Quelques-uns arboraient de faux nez, des joues ou des mentons en cire, des prothèses de mâchoires retenues par d’horribles sangles… Comme les tristes invités d’un carnaval tragique. La plupart souffraient le martyre et savaient qu’ils ne retrouveraient jamais une apparence normale. Ils étaient condamnés à vivre comme des bêtes curieuses, suscitant la pitié ou le dégoût.

– Et Hampaté ?

– Ses plaies avaient à peine cicatrisées et le chirurgien attendait qu’elles se referment mieux pour risquer une intervention. La flamme espiègle dans ses yeux s’était tout à fait éteinte et il errait du lit à la fenêtre, une compresse de gaze sur la moitié du visage. Au début, il a même refusé de nous laisser entrer, car il ne voulait pas de notre compassion. A la fin, il est tombé dans mes bras en sanglotant :

« O… ain ! ânonnait-il. O… ain… »

– Je… je suis désolée, lâcha Alma.

Elle n’osa en ajouter davantage, consciente de ce que ses mots étaient impuissants à dire. Quand elle songeait à ce dont elle se plaignait, elle…

Force Noire  –  Guillaume Prévost  –  Gallimard jeunesse  –  p. 159-160.