Après la vague – Orianne Charpentier

Pour Max, l’adolescent beau gosse, les vacances en Indonésie, c’est fait pour bronzer sur la plage, regarder les filles, ne rien faire, pas pour aller visiter des temples. C’est pourquoi il refuse d’accompagner ses parents désireux de partir en excursion dans les collines pour découvrir la culture locale. Sa sœur, Jade, introvertie et mal dans sa peau, décide elle aussi de rester. Mais cet après-midi qui devait être relax va tourner au cauchemar. Une vague gigantesque déferle sur la plage et balais tout sur son passage. Max fuit en emportant sa sœur dans son sillage, il lui tient fermement la main, ils avancent dans les rues espérant atteindre le plus vite possible leur hôtel pour se mettre à l’abri dans les étages. Mais arrivés presque au but, Jade lâche la main de Max, et il ne parvient pas à la reprendre, ils sont tous deux submergés, engloutis ! Max reprend ses esprits quelques heures plus tard, mais Jade a définitivement disparue… De retour en France, chaque membre de la famille tente de faire son deuil, les parents s’investissent dans des associations d’aide aux victimes et le frère ainé de Max, Albert en crée une mettant en contacts des familles de victimes de catastrophes naturelles à travers le monde. Max, lui, ne parvient pas à remonter la pente, il se sent coupable de la disparition de sa sœur, et le souvenir de cette terrible journée le hante…

Si j’ai pu, à ce moment de mon récit, donner l’idée que ma famille ne m’a pas aidé durant tous ces mois, cela m’afflige. La vérité, c’est que mes proches tentaient de toutes leurs forces de me tirer hors du vide. Mais leurs forces étaient peu de chose, même s’ils m’aimaient, parce que leur cœur était brisé et que moi, je désirais l’abîme. Je ne me le disais pas comme ça. Mais j’étais épuisé – comme les oiseaux dont les ailes sont engluées de pétrole et qui battent des ailes pour rester à la surface de l’eau. A la fin, ils s’arrêtent, et le repos vient malgré eux.

J’avais envie de ce repos, de sombrer dans un grand calme pour revenir un jour à la surface, neuf et apaisé. Je me laissais couler, sans savoir que du fin fond des abysses on ne revient pas.

J’étais de plus en plus renfermé. Chez le psy, je restais des heures à me taire, je ne prenais plus mes médicaments. Et je passais mes journées sur le banc à boire de la bière.

L’été approchait, je haïssais l’été. Voir les enfants rire dans le parc m’était douloureux, voir des amoureux s’enlacer sur les bancs m’était douloureux, voir les pigeons se faire la cour m’était insupportable. Tout ce qui parlait de la vie, de la force et de l’amour était mon ennemi. Et même mes proches, mes parents très aimés, mon frère incompris, je leur en voulais d’avoir l’air de lutter. Car ils luttaient. Ils avaient les ailes engluées eux aussi, mais ils battaient des ailes, inlassablement. Parfois j’avais l’impression que leurs ailes grandissaient, à chaque battement. Et qu’ils s’éloignaient de moi.

La disparation de Jade m’avait amputé de tout ce que j’étais. Et eux, on aurait dit qu’ils en avaient été augmentés, amplifiés, densifiés. La souffrance avait sculpté mes parents. Ils ressemblaient à des héros grecs. En eux la vie était devenue plus palpable. Plus sombre et plus ardente. Quand à Albert, un feu secret semblait couver en lui, qui le maintenait droit et tranchant, comme une flèche lancée vers sa cible. Tous ils m’avaient laissé seul, dans mon enfer à moi : n’avoir pas pu sauver ma sœur.

Après la vague – Orianne Charpentier – Gallimard – Scripto – p. 71-72

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