Les sauvageons – Ahmed Kalouaz

Ahmed Kalouaz - Les sauvageons.Cette histoire, inspirée de faits réels, montre la dureté et l’inhumanité qui régnait dans les colonies agricoles, fondées au XIXème siècle, pour accueillir des enfants orphelins et marginaux, ou ayant commis des délits mineurs. Hyppolite Darasse a perdu son père et doit travailler chez un oncle afin de subvenir aux besoins de la famille. Mais cette vie difficile ne lui plait pas. Il fugue e se fait arrêter par les gendarmes. Après être passé devant un juge, il est envoyé à la colonie agricole de Boussaroque. Les enfants qui y vivent sont encadrés par des gardiens odieux et sévères. La règle d’or est le silence et les journées sont rythmées par les corvées et les travaux aux écuries et dans les champs. La nourriture est très frugale et l’hygiène quasiment inexistante.

Hyppolite s’y fait pourtant quelques amis : Julien, un jeune garçon fragile qu’il prend sous sa protection, et Giuseppe, un habitué des colonies agricoles qui a déjà fait plusieurs fugues. Il y a aussi Albert, le palefrenier : un des rares adultes qui considères ces pauvres gosses comme des humains et leur apporte un peu de compassion. C’est en compagnie de ses deux amis qu’Hyppolite fera sa première fugue, et ce ne sera pas la dernière…

A travers ce récit, Ahmed Kalouaz décrit le mode de fonctionnement de ces colonies, dont celle de Boussaroque, dans le Cantal, qui a réellement existé.

J’avais pris à cœur mon travail de palefrenier autant pour faire plaisir à Albert que parce que j’aimais le contact avec les bêtes. Mais à l‘approche des beaux jours, de plus en plus de colons s’évadaient, parfois à deux, parfois en groupe. Parmi eux, un habitué de la fugue, Joseph, qui s’était évadé en février, puis fut repris en avril juste après mon arrivée à Boussaroque, venait en ce début de mois de juin de se refaire la belle, à sa manière, en pleine nuit, en sautant par une fenêtre du dortoir. Il était seul à pouvoir réussir cette prouesse, car tous ceux qui s’y sont essayés se sont souvent brisé une cheville ou une jambe. Joseph était parti pour de longs mois, suivi bientôt par un trio envolé en plein catéchisme, pendant que l’aumônier parlait encore, et sans relâche, de la vertu et du pardon, de cœurs généreux, de bénédiction. Au vu de ce que nous subissions, ces mots ne pesaient pas très lourd, face à l’attrait de quelques temps de liberté, même si, à part pour deux ou trois chevronnés, l’aventure ne durait pas au-delà d’une poignée de jours ou de nuits. Souvent les fugitifs étaient reconduits à la colonie, encadrés par les gendarmes, soit parce qu’ils avaient, comme Lazare et baptiste, volé du tabac à fumer dans un magasin de Sansac, soit pillé, à la manière de Mandrin, les pièces du château de Sénezergues. Ceux-là étaient aussitôt dirigés, et sans ménagement, vers le cachot, mis pour de longues journées au pain sec et à l’eau. Parfois, les fugueurs repris étaient exhibés dans le domaine, portant des tenues féminines, des accoutrements censés leur donner honte. La plupart, habitués aux battues, aux courses-poursuites, aux échecs, se moquaient autant que les autres de ces humiliations et de ces ridicules punitions.

Les sauvageons – Ahmed Kalouaz – Le Rouergue – DoAdo – p. 47-48