L’étrangère – Valérie Toranian

Afficher l'image d'origineL’auteure retrace la vie de sa grand-mère : Aravni, arrivée en France en 1923, après avoir échappé au génocide Arménien de 1915. Issue d’une famille bourgeoise et cultivée, comme tous les chrétiens arméniens, elle est déportée vers une destination inconnue, mais que tout le monde redoute, un de ces camps d’extermination où de nombreux Arméniens ont trouvé la mort. Les hommes de la famille, dont son mari, Hagop, ont été arrêtés et sont probablement déjà morts. Grâce à l’habileté et aux ruses de sa marraine, Aravni parviendra à se réfugier d’abord à Alep puis à Constantinople, où un réseau de résistants leur vient en aide. Mais sa mère et sa petite sœur ne survivront pas aux violences et aux privations qu’elles subissent tout au long du trajet qui devait les mener à leur fin.

Aravni parle peu de son passé, mais elle tient à transmettre ce qui lui reste de sa culture arménienne à ses petits-enfants. La proximité de leur habitat a permis à Valérie Toranian de la fréquenter souvent et de s’imbiber de son univers. Les souvenirs qu’elle garde de cette grand-mère étrangère ne manquent pas d’humour et contrastent avec la dureté et le côté dramatique de la vie de la vieille dame. Elle lui rend, à travers ce récit, un très bel hommage.

Convoi d’Amassia – Arab Punar

Septembre 1915

– Ecoute-moi bien, ma colombe, si nous avons une chance de nous en sortir, c’est en gagnant Alep. Mariam est peut-être notre passeport pour la liberté. Son oncle Tospat est un Arménien influent de la ville. Si nous arrivons à lui faire savoir que sa nièce est avec nous dans ce convoi, il va chercher à la récupérer.

Elles sont arrivées hier dans le camp de transit d’Arab Punar.

– S’ils nous laissent ici s’en est fini de nous, conclut Méliné devant le spectacle insoutenable qui s’étend sous ses yeux.

Des centaines de tentes à perte de vue, où les morts et les vivants se mélangent, parfois un vivant adossé au corps d’un mort, sans qu’on sache trop bien qui est le plus mort des deux. Le camp possède un seul point d’eau, et la distribution dépend du bon vouloir du chef dont l’objectif est de faire du chiffre. Le projet est simple : laisser infuser ensemble le plus possible les déportés malades pour que les épidémies se propagent rapidement à tous les nouveaux arrivants et que ceux qui finalement repartent vers le sud et les cimetières de Deir Zor soient de moins en moins nombreux. La dysenterie, le typhus, la malaria et la famine sont les agents actifs de l’extermination.

Le médecin de la municipalité est passé ce matin avec des femmes d’une organisation caritative suisse pour distribuer des pains. Ils ont essayé d’obtenir l’autorisation de soigner les malades et d’apporter des médicaments, mais ils n’ont pas eu gain de cause. Le chef du camp a répondu que les réfugiés allaient repartir sous peu pour leur lieu de résidence définitif et que là-bas on les soignerait.

Chez mes Arméniens, tout le monde commence à comprendre ce que sont ces « lieux de résidence » des déserts mésopotamiens ou syriens : des mouroirs. Une femme leur a raconté hier soir qu’elle a vendu sa fille : « Ils viennent à la tombée de la nuit à l’orée du camp. Des Turcs, des Arabes, des Juifs. Bien habillés, des gens comme il faut. Ils proposent de prendre les enfants contre de l’argent. Ils choisissent ceux qui sont encore en état. Ma petite, elle était si mignonne. J’en ai deux autres : le grand, la maladie lui est tombée dessus. Et le troisième, je prie pour qu’il n’attrape pas la maladie de son frère. Ici, quand on a des pièces, on peut avoir à boire et à manger. J’ai donné ma petite, Dieu me pardonne. A la femme arabe. Elle était gentille, elle m’a dit qu’elle n’avait pas d’enfant et que si Dieu lui permettait d’en adopter un, elle le chérirait avec gratitude comme sa chair et son sang. »

Aravni a écouté son récit en silence. La femme avait très peu de chance de survivre avec un enfant déjà infecté du typhus. Peut-être deux. Objectivement, la petite a été sauvée. Mais Aravni a beau se raisonner, elle n’arrive pas à accepter ces abandons. La fillette sera convertie. Elle oubliera sa première mère.

Elle s’en est ouverte à Mélinée, qui lui a rétorqué, irritée, que si Dieu ne pardonne pas à une femme qui vend son enfant pour le sauver de la mort, alors Dieu ne mérite pas qu’on le prie et qu’il vaut mieux arrêter avec ces foutaises.

– Et si les enfants sont convertis, la belle affaire. Après tout, le Dieu des chrétiens est bien celui des juifs et des musulmans. Dieu t’a fait un cadeau immense, Aravni, c’est de ne pas encore avoir d’enfant. Tu n’as pas eu à choisir entre le donner ou risquer de le voir crever dans tes bras. Alors arrête de juger. Tu n’as pas plus de cœur que nos bourreaux si tu parles comme ça.

L’étrangère – Valérie Toranian – Flammarion – p. 76-78