Les Druzes de Belgrade – Rabee Jaber

Hanna Yaacoub est vendeur d’œufs à Beyrouth. Mais en ce matin de 1860, Afficher l'image d'originesa vie va basculer. Il se retrouve malgré lui embarqué avec des prisonniers Druzes, venus du Mont-Liban. Pour s’être trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, il va vivre quinze ans d’enfer. Seul chrétien au milieu de musulmans accusés d’avoir massacré des gens de sa confession, il va pourtant fraterniser avec eux. Trimballé de prison en prison à travers les Balkans, Hanna vit à leurs côté, souffre avec eux, endure les mêmes privations, les mêmes travaux pénibles, les mêmes humiliations, les mêmes peurs. Au grès des différents Pachas qui se succèdent, ils seront traités en esclaves ou en hommes libres sous haute surveillance. Seuls l’amitié, la fraternité et le soutien mutuel qui les lient leurs permettront de rester humains et de ne pas devenir des bêtes sauvages.

Tout au long de cette lecture, on souffre avec ces hommes, on ressent la faim et la soif, on endure les coups et les souffrances du travail forcé, on a peur et froid au fond des geôles en hiver, on trébuche sur les chemins caillouteux qu’ils parcourent en plein soleil ou par des temps glaciaux, mais on admire leur volonté de rester digne face à l’adversité, on se réchauffe à leurs paroles et leurs gestes fraternels. Un roman bouleversant et magnifiquement écrit, qu’on ne lâche pas.

On les fit sortir pour réparer les routes que le ruissellement des eaux de pluie avait endommagées. Ils virent leurs pieds s’enfoncer dans la boue. Leurs chaussures, noyées, n’en ressortaient plus. Un jour gris chargé de nuages. Des oiseaux sautillaient sur les branches humides et nues. Ils baignaient dans une joie indicible. Ne sentant ni la morsure du froid ni celle du fouet, ils buvaient l’air jusqu’à l’ivresse. S’ils avaient pu, ils auraient chanté et dansé la dabké. Aamer Bey al-Bouchnaqi passa au loin sur un cheval couleur de cendre. Il leva le bras droit et un sacre d’or s’en détacha, qui s’élança telle une flèche enflammée. L’oiseau disparut, comme englouti par la boue, là où le terrain plongeait en direction de ce fleuve qu’ils entendaient mais ne voyaient pas, puis il ressurgit, plus grand, agrippant dans ses serres un lièvre à la robe argentée, qui scintillait tel un poisson. L’oiseau lâcha la proie devant son maître et le cheval hennit. Le vent se leva, chargé d’une odeur qui rappelait le thym. Ils creusèrent la boue. Rassemblèrent des blocs qu’ils agencèrent sur les portions ravinées de la route. Ils tirèrent des rouleaux, sautant sur les cylindres de pierre et se traînant les uns les autres. Des sacs d’os, aucun d’entre eux ne savait où il puisait sa force. On les laissa se reposer à midi sur une immense dalle rocheuse couleur de neige. On leur donna du pain et des céréales bouillies. Ils s’assoupirent deux minutes dans l’air immobile, puis se levèrent et reprirent pelles et pioches. Ils se déplaçaient sans entrave. Ils redoublèrent d’ardeur l’après-midi. Au loin apparut un bœuf tirant une charrue, un paysan chétif vêtu d’une chemise rouge se tenait debout sur le soc pour le planter en profondeur et fouettait l’animal indolent. L’oiseau d’or poussa un cri au-dessus de leurs têtes. Ils atteignirent un plateau dominant des vergers que les femmes quittaient par petits groupes, chargées de ballots. Le jour finissait, ils prièrent pour que la nuit ne tombe jamais.

***

Il les observa de loin qui se mouvaient avec lenteur. Il n’entendit pas leurs articulations craquer ni leurs os s’entrechoquer. Il les entendit s’interpeller et se saluer. Bien vite, une fois identifiés les visages dévorés par la barbe et la maladie, ils se muèrent en travailleurs, en véritables ouvriers. Il put s’en convaincre dès l’après-midi. Il siffla, les yeux levés vers le ciel, et le sacre revint vers lui. Il observa de quelle façon ils rusaient pour éviter les soldats pendant qu’ils charriaient la terre ou les pierres et remarqua les longues courbes que dessinaient leurs échines arc-boutées. Il vit l’un d’eux s’efforcer de rejoindre un groupe à l’écart et releva le courage que leur insuffla le nouvel arrivant. Il eut le sentiment qu’un lien de sang le liait à ces hommes. Ouvrant la paume, il tendit du blé au faucon et s’étonna de voir comme le temps était passé. Les regardant faire dévaler un rocher en vociférant, il se rappela une époque lointaine et des visages qu’il n’avait pas vus depuis une éternité. Il soupira. Puis éperonna son cheval, lui indiquant le chemin du retour.

Il resta là, debout devant la grande porte, à les observer qui rentraient à la tombée du jour. Il vit les visages se rembrunir chaque fois que l’un d’eux quittait le groupe. Il prononça cette phrase à un moment de trouble dont il eut bien du mal à percer le mystère :

– Préparez-leurs une cellule et mettez-les ensemble.

Les Druzes de Belgrade – Rabee Jaber – Gallimard – Du monde entier – p. 176-178