Refuges – Annelise Heurtier

Afficher l'image d'origineÉté 2006 : Mila revient en vacances sur l’île de Lampedusa avec ses parents. Voulant échapper à l’ambiance pesante qui règne au sein de sa famille depuis la mort de son petit frère, elle trouve un vélo et parcours l’île. Elle fait connaissance avec Paola, la nièce d’une amie d’enfance de son père, qui va lui faire découvrir les secrets de Lampedusa, des plus merveilleux aux plus tragiques… pendant ce temps, de l’autre côté de la méditerranée,  Gebriel, Awat, Meloata, Pietros, Saafiya et bien d’autres, font le projet de quitter leur pays, l’Érythrée, pour échapper aux violences, au service militaire obligatoire autant pour les filles que les garçons, aux tortures… chacun a ses raisons de fuir, chacun a ses rêves de liberté et veut tenter sa chance en Europe. Mais le voyage est plus que périlleux.

Ce très beau roman met en parallèle des vies bouleversées, déchirées, mais aussi des héros pleins de courage, d’espoir, de volonté de s’en sortir à tout prix. Les « témoignages » des jeunes Érythréens sont poignants et la vie de Mila semble presque futile, malgré ses tourments d’adolescente, face à leurs parcours semés de violences extrêmes et d’embuches.

Pietros, 20 ans et 2 mois

Dans le désert, tu pries. C’est tout ce qu’il te reste.

Il n’y a plus de jours, plus de nuits. Plus d’avant, plus d’après. Plus de pays. Au Soudan ou en Libye, le Sahara reste le même. Que tu viennes d’Érythrée, de Somalie ou d’Éthiopie, que tu aies douze ou quarante ans, ta réalité se limite désormais à ces trois mètres carrés dans lesquels tu t’entasses avec trente autres migrants. L’arrière d’un Land Cruiser cabossé.

Tu le connais par cœur, cet univers. Les trous sur la banquette de velours élimé, dans lesquels tu peux glisser ton doigt pour sentir la mousse qui se délite. La cabine qui a été enlevée, pour gagner un peu d’espace sur les côtés. Les petites gravures çà et là, sur le plastique ou sur la tôle, comme des traces laissées par ceux qui ont tenté leur chance avant toi. La peau des autres contre tes bras. Leur souffle chaud, les plaintes ou les mots âcres qu’ils lâchent parfois. Le clapotis de l’eau qui se brise contre les parois du jerrican, petite mer agitée – une mer coupée d’essence, pour que personne ne soit tenté d’en boire trop. L’odeur aigre, poisseuse, animale, dont tu ne sais plus si elle t’appartient ou pas et qui ne te dérange plus depuis longtemps. Le gémissement du moteur quand il patine, « descendez, il va falloir pousser ». La lueur des phares d’un 4×4 et l’harmonie parfaite de trente cœurs qui s’emballent de terreur. Si ce sont des trafiquants, qu’est-ce qu’ils prendront ? L’argent, nos yeux, nos reins ?

Le sable qui s’insinue partout. Les yeux qui brûlent, la gorge dont les parois te semblent être devenues de bois. La fournaise de la journée qui te fait languir de la nuit. Le froid de la nuit qui te fait languir de la journée. Les formes desséchées que tu voudrais ne pas regarder mais sur lesquels tes yeux accrochent tout le long du chemin. Le chapelet que tu égrènes entre tes doigts : ‘Seigneur tout-puissant, faites que je ne sois pas le prochain. »

Si la dune est trop raide, monter à pied.

Si un passager meurt, le jeter par-dessus bord.

Au bout du quatrième, tu n’y es toujours pas habitué. Et tu te fais horreur, parce que tu viens de penser que désormais, tes trois mètres carrés te semblent légèrement moins étriqués.

Refuges – Annelise Heurtier – Casterman – p. 121-122