Plume fantôme – Isabel Wolff

Une rencontre entre deux femmes qui cachent un lourd secret d’enfance. Jenny, https://i0.wp.com/ecx.images-amazon.com/images/I/51gj9L8vsyL._SX210_.jpgécrivain fantôme, écrit pour les autres, leur sert de plume pour rédiger leurs mémoires. Elle est un jour appelée auprès de Klara, une dame âgée qui cultive des légumes qu’elle vend dans sa boutique, dans un petit village de Cornouailles, et qui veut révéler à sa famille ce qu’elle a vécu pendant son enfance durant la seconde guerre mondiale. Fille d’un planteur hollandais, elle vivait alors en Indonésie, dans une villa au sein d’une famille aisée.  L’invasion de l’île par les japonais va bouleverser leur vie. Son père est arrêté et interné, alors qu’elle, sa mère et son petit frère sont transbahutés d’un camp d’internement à l’autre, et doivent se débrouiller pour survivre. Elle se remémore les privations, la maltraitance, la promiscuité, la saleté, la mort omniprésente… mais aussi la solidarité entre hollandais.

En révélant ce passé douloureux a Jenny, Klara va l’aider à se défaire de son propre mal-être dû à la mort de son petit frère alors qu’elle n’était qu’une petite fille, et dont elle se sent responsable.

On sent que l’auteur s’est bien documenté sur la situation des expatriés hollandais dans les plantations indonésiennes durant la période de la seconde guerre mondiale. Les descriptions sont précises, les détails historiques ne manquent pas. Ce récit aurait pu constituer à lui seul un roman, tant son écriture est maîtrisée et son sujet intéressant. Ce n’est pas le cas, à mon sens de l’autre partie de ce livre, l’histoire de la mort du petit frère de Jenny, et de sa tentative de nier ce passé douloureux : l’écriture y est moins maîtrisée, on y trouve des dialogues longs et superflus, des détails qui n’apportent rien. Dommage.

Les soldats nous ordonnaient régulièrement de sortir de la maison pour chercher des « articles interdits » dans nos chambres, qu’ils saccageaient. Du jour au lendemain, certaines activités étaient prohibées, notamment les conférences et les cercles de tricot. Le gedekking, désormais strictement interdit, se poursuivait clandestinement. L’une des femmes de notre maison réussit à se glisser hors du camp en passant par le fossé des égouts, et revint avec des bananes. Si elle avait été surprise, elle aurait été battue. Quelques jours plus tard, nous apprîmes qu’une autre prisonnière avait troqué une robe de cocktail contre dix œufs. Après avoir reçu les œufs, elle avait lancé sa robe par-dessus la clôture, mais celle-ci s’était accrochée aux fils barbelés. L’indonésien avait tenté de la décrocher avec un bâton ; un garde l’avait surpris et chassé.

Le lendemain fut un calvaire dont le souvenir me hante encore. Dès l’aube, on rassembla tous les internés dans le pré. Le commandant ordonna à la femme qui avait troqué la robe de se dénoncer. Personne ne se manifesta.

– Vous ne bougerez pas d’ici jusqu’à ce qu’elle se dénonce ! hurla-t-il.

Nous restâmes debout au soleil toute la matinée et tout l’après-midi. Les enfants pleuraient. Les adultes gémissaient. Certaine  femmes s’évanouissaient, victimes d’insolations, s’urinaient dessus, ou pire. Nous savions que le commandant nous obligerait à rester plantées là pendant plusieurs jours s’il le fallait, pour « sauver la face ». Car si les détenus pratiquaient le gedekking, cela signifiait que les rations n’étaient pas suffisantes, ce qui laissait entendre qu’il ne gérait pas bien le camp.

Au bout de huit heures, je ne voulais qu’une chose : que cette épreuve se termine, peu importe les conséquences. Une vieille dame avait déjà succombé. Plusieurs enfants souffraient d’insolation. Les bébés hurlaient de douleur et de faim.

Des chuchotements furieux parcouraient la foule.

– Pourquoi cette salope ne s’est-elle pas dénoncée ?

– Comment peut-elle supporter de nous laisser souffrir ainsi ?

– Qui est-ce ? Vous le savez, vous ?

Vers la tombée du jour, alors que nous étions debout sous le soleil depuis dix heures, quelqu’un dénonça la gedekker à un officier.

Le commandant fut rappelé. Il parcourut les rangs, puis s’arrêta. J’eus un coup au cœur.

– Mon Dieu, entendis-je Kristen murmurer. C’est Kate…

Je me crispai, m’attendant à ce que le commandant explose de rage, mais il se contenta de dévisager Kate quelques instants, presque tristement, avant de la prendre par le coude.

– Attendez, s’il vous plait, lui dit Kate.

Elle se tourna vers Corrie, la serra dans ses bras, l’embrassa et lui chuchota quelque chose. Puis elle embrassa les jumelles ; endormies à ses pieds, elles se réveillèrent et hurlèrent en tendant leurs bras vers leur mère. Alors qu’on emmenait Kate, Corrie tenta de les réconforter, bien qu’elle pleurât, elle aussi.

A compter de ce jour, ce fut Corrie qui s’occupa de ses petites sœurs avec l’aide d’Ina. On ne revit jamais Kate.

Pendant des mois je rêvai d’elle. Je comprenais pourquoi elle ne s’était pas dénoncée – elle savait qu’elle risquait d’être exécutée. Je me demandais qui avait pu moucharder. En éprouvait-elle des remords ? Ou croyait-elle avoir bien agi ? je priai pour ne jamais devoir affronter un pareil dilemme. Pourtant ce jour vint…

Plume fantôme – Isabel Wolff – J. C. Lattès – Pocket – p. 210-212