La dernière fugitive – Tracy Chevalier

Honor Bright est anglaise. En 1850, après une déception amoureuse, elle décide deAfficher l'image d'origine partir pour l’Amérique avec sa sœur Grace, qui doit y rejoindre l’homme qu’elle doit épouser. La traversée est rude et Honor arrive sur le nouveau continent épuisée. Elle se remet doucement alors que sa sœur meurt de la fièvre jaune après seulement quelques semaines. Grâce à l’aide des quakers, communauté à laquelle elle appartient, Honor traverse la Pennsylvanie et arrive dans l’Ohio. C’est là qu’elle s’établit, tout d’abord à Oberlin, chez Belle Mills, une modiste très décontractée et qui se prend d’affection pour la jeune anglaise. L’habileté d’Honor à coudre et à confectionner des patchworks et des quilts, lui permet d’aider Belle en échange de son hébergement. Elle fait également la connaissance de Donovan, le frère de Belle, chasseur d’esclaves. Le personnage la dérange, mais elle ne peut s’empêcher de le trouver fascinant. Quelques semaines se passent avant qu’Adam Cox, l’homme que Grace devait épouser, ne vienne la chercher pour l’emmener à Faithwell, un petit village entre Oberlin et Wellington. Là, Honor s’établit chez Adam, qui vit avec sa belle-sœur, Abigail dont le mari est mort. Leur ménage à trois fait jaser et Honor doit trouver une solution pour se sortir de cette situation, d’autant que ses relations avec Abigail sont tendues et que ses hôtes lui annoncent bientôt qu’ils vont se marier. Lorsque Jack Haymaker commence à s’intéresser à elle, Honor voit un moyen d’échapper à l’ambiance pesante qui règne chez Adam ; elle finit par accepter d’épouser ce jeune fermier. Mais la famille Haymaker, très influente dans le village et dans la communauté quaker, lui impose ses règles, entre autre, celle de ne pas aider les esclaves fugitifs qui passent dans la région pour rejoindre le nord…

Ce beau roman se déroule au moment où les États-Unis commencent à s’interroger sur le bien-fondé de l’esclavage. Les débats entre abolitionnistes et esclavagistes sont très vifs et les lois contre les esclaves en fuite se durcissent. Honor a choisi son camp, mais devra se battre et ruser pour pouvoir suivre ses idées et faire ce qui lui semble être le plus juste.

Elle était arrivée dans ce pays avec un principe clair, issu d’une vie entière passée à méditer dans l’attente silencieuse : tous les hommes étant égaux aux yeux de Dieu, il était donc anormal que certains soient asservis par d’autres. Tout système d’esclavage devait être aboli. La chose avait paru simple en Angleterre, et pourtant, dans l’Ohio, ce principe se trouvait écorné. Par des arguments économiques, par des situations personnelles, par des préjugés profondément enracinés qu’Honor décelait même chez les quakers… Elle avait beau jeu de s’indigner en repensant aux bancs des Noirs à la maison quaker de Philadelphie ; elle-même se sentirait-elle totalement à l’aise assise à côté d’un Noir ? Elle les aidait, mais elle ne les connaissait pas en tant que personnes. A part Mme Reed, un peu : les fleurs qu’elle portait sur son chapeau ; le ragoût bourré d’oignons et de piments ; le patchwork qu’elle avait composé au jugé. Ces petits détails quotidiens, voilà ce qui donnait leur consistance aux individus.

Quand un principe abstrait se trouvait impliqué dans la vie de tous les jours, il perdait de sa clarté et de son intransigeance et il s’affaiblissait. Honor ne comprenait pas comment c’était possible, et pourtant c’était arrivé : les Haymaker avaient démontré qu’on pouvait à bon droit abjurer ses principes et renoncer à agir. Maintenant qu’elle était membre de cette famille, elle était censée épouser son histoire et accepter elle aussi le compromis.

Honor quitta la grange à la tombée de la nuit pour traverser la cour et rejoindre la maison. Ses yeux étaient écarquillés et desséchés, et sa gorge contractée comme si elle avait avalé une balle qui serait restée coincée dans son gosier. Elle se sentait tellement déconcertée par la contradiction existant entre ce qu’elle pensait et ce qu’on espérait d’elle qu’elle était incapable de parler. Peut-être valait-il mieux qu’elle se taise, en attendant d’être plus sûre de ce qu’elle voulait dire. Ainsi ses paroles ne pourraient-elle être déformées et lui être renvoyées à la figure. Le silence était un outil puissant aux Réunions de culte : il ouvrait le chemin vers Dieu. Peut-être allait-il permettre à Honor d’être entendue.

Les Haymakers ne savaient que penser de son silence. Quand Honor revint de la grange, Judith et Jack l’interrogèrent sur son absence de la nuit, et l’odeur de cheval qui prouvait que Donovan avait tenu un rôle dans cette escapade. Comme elle ne répondait pas, que ce soit pour confirmer ou pour démentir, ils prirent son silence pour de la culpabilité. Jack était furieux ; Judith menaça Honor de la faire renier par la communauté, même si elle savait pertinemment qu’il n’y avait aucune raison de prendre une telle mesure. Pour ne rien arranger, leur colère était mêlée de mauvaise conscience après la mort du fugitif.

La dernière fugitive – Tracy Chevalier – Quai Voltaire – p. 281-283