Le collier rouge – Jean-Christophe Rufin

Eté 1919. Hugues Lantier du Grez, juge militaire est chargé d’instruire une affaire concernant un ancien soldat pourtant décoré de la légion d’honneur : Jacques Morlac. Il se rend à la petite prison où Morlac est le seul prisonnier et devant laquelle le chien du prisonnier semble attendre son maître en aboyant sans cesse. De quoi Morlac, simple fermier, qui a combattu jusqu’en Afrique du Nord, est-il accusé et pourquoi s’obstine-t-il à refuser l’aide de Lantier afin d’échapper à la condamnation ? Quel rôle joue la belle Valentine dans cette histoire ? C’est là que réside tout l’intérêt de ce roman court et original.

L’homme avait parlé assez bas et sa voix était sourde. Il était impossible qu’on l’eût entendu du dehors. Pourtant, le chien, sur la place, s’était aussitôt remis à hurler.

Le juge, machinalement, regarda vers la porte.

– En voilà un, au moins, qui tient à vous. Il n’y a personne d’autre qui tienne à vous, caporal ? Personne qui préfèrerait que vous sortiez de cette regrettable affaire et que vous soyez libre ?

– Je vous le répète, répondit Morlac. Mes actes, j’en suis responsable et je ne vois aucune raison de m’excuser.

Lui aussi, à l’évidence, était marqué par la guerre. Quelque chose, dans sa voix, disait qu’il était désespérément sincère. Comme si la certitude de mourir bientôt, éprouvée jour après jour au front, avait fait fondre en lui toutes les coques du mensonge, toutes ces peaux tannées que la vie, les épreuves, la fréquentation des autres déposent sur la vérité chez les hommes ordinaires. Ils avaient cela en commun, tous les deux, cette fatigue qui ôte toute force et toute envie de dire et de penser des choses qui ne soient pas vraies. Et, en même temps, parmi ces pensées, celles qui portaient sur l’avenir, le bonheur, l’espoir étaient impossibles à formuler car aussitôt détruites par la réalité sordide de la guerre. Si bien qu’il ne restait que des phrases tristes, exprimées avec l’extrême dépouillement du désespoir.

– Il y a longtemps qu’il vous suit, ce chien ?

Morlac se gratta le bras. Il était vêtu d’un maillot de corps sans manche qui faisait ressortir ses muscles. En réalité, il n’était pas très costaud. De taille moyenne, les cheveux châtains, il avait le front dégarni et des yeux clairs. On voyait que c’était un homme de la campagne mais il avait cet air inspiré et ce regard intense que l’on imagine aux prophètes ou aux pâtres visités par des apparitions.

– Depuis toujours.

– Que voulez-vous dire ?

Lantier commençait à rédiger son compte rendu d’interrogatoire. Il avait besoin de termes précis pour cet exercice. Mais il n’y mettait aucune passion.

– Il m’a suivi quand les gendarmes sont venus me chercher pour la guerre.

– Racontez-moi ça.

Le collier rouge – Jean-Christophe Rufin – Gallimard – NRF – p. 23-24

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