Mille femmes blanches – Jim Fergus

zoomÉtats-Unis, 1975. May Dodd fait partie du premier convoi de femmes blanches que le gouvernement américain remets à une tribu Cheyenne dans le cadre d’un contrat établi avec les sauvages. Elles devront épouser l’un d’entre-eux et leur donner un enfant avant de pouvoir revenir chez elles. C’est de son plein gré qu’elle rejoint ce peuple, après avoir passé deux ans dans un hôpital psychiatrique où sa famille l’avait fait enfermée pour comportement déviant. En effet, pour cette famille aisée comme la sienne, voir leur fille vivre avec un homme d’un milieu inférieur et devenir mère de deux enfants sans être mariée est inadmissible. Participer à cette expédition est pour May un moyen d’échapper à l’univers psychiatrique, de retrouver sa liberté et l’espoir de revoir un jour ses enfants.

Si pour les indiens cet échange est un moyen de faire la paix avec les blancs, les américains ont un tout autre objectif : « l’intégration » des indiens et la possibilité d’en faire un peuple sédentaire en les enfermant dans des réserves, afin de récupérer leurs terres. Le révérend qui les accompagne aura pour rôle de les convertir au christianisme.

En route vers les terres indiennes, May rencontre le capitaine John Bourke qui tombe amoureux d’elle et tente de la dissuader de poursuivre son projet. Mais elle refuse, ne voulant pas abandonner ses compagnes de voyages. Elles ne rencontrent pas de grandes difficultés à s’intégrer au peuple Cheyenne et découvrent la richesse de leur culture et le fonctionnement de leur mode de « gouvernement » et de pensée. Petit à petit, malgré les réticences de quelques unes, elles deviennent des squaws. Mais elles découvrent également les menaces qui pèsent sur ce peuple fragile et les abus des blancs qui se prétendent supérieurs à ces sauvages. Elles assistent, impuissantes mais non résignées, à la chute inéluctable de leur peuple d’adoption.

Ce roman engagé, qui prend la forme du journal de May Dodd, est un hymne au peuple Cheyenne à ses traditions et son mode de vie, simple en apparence, mais d’une grande richesse. Il montre aussi la façon sournoise dont les blancs ont réussi à soumettre les indiens et fini par les enfermer dans des réserves où ils les ont abandonnés à leur triste sort.

Planant dans l’air, une odeur légère, âcre et doucereuse de bois brûlé annonça le campement indien bien avant que nous ne l’atteignions. Nous aperçûmes bientôt une vague brume s’élever vers le ciel depuis les feux de camp, et celui-ci apparut. Un groupe de jeunes garçons vint à notre rencontre, tous bavardant et émettant de curieux gazouillis de surprise. les plus petits d’entre eux chevauchaient une espèce de gros chien aux immenses pattes que je n’avais encore jamais vue – un genre de loup à l’épaisse fourrure garnie de plumes, de perles, de grelots et autres breloques, également orné de peintures semblables à celles de poneys des guerriers. j’étais alors plus que jamais consciente de ce que nous entrions dans un monde totalement nouveau, avec sa race distincte, ses propres créatures… et c’était le cas. Un monde de conte de fées et marge du nôtre, à moins que ce dernier ne vive finalement dans l’ombre de celui-là… qui sait ? Les plus enhardis des garçons vinrent à la dérobée toucher nos pieds avant de détaler en piaillant comme des écureuils.

Ils repartirent en courant au camp pour annoncer notre arrivée et nous entendîmes alors tout un brouhaha de voix hautes et d’aboiements, une cacophonie villageoise de bruits inconnus et, je dois l’avouer, franchement terrifiante.

Une foule de femmes, d’enfants et d’anciens se rassembla devant nous. Les tentes – qu’ils appellent des tipis ou loges – étaient groupées en formations vaguement circulaires, par demi-cercles de quatre ou cinq qui tous ensemble composent un plus grand rond. L’endroit était coloré, bruyant – une fête pour les yeux – et pourtant si étrange que nous nous trouvâmes incapables de l’embrasser entièrement. Nous en étions de toute façon empêchées par cette foule groupée autour de nous, qui jasait dans son curieux langage et tentait de poser furtivement une main sur nos jambes ou nos pieds. Nous avons parcouru le camp dans son entier, comme pour offrir un genre de parade à ses habitants, avant de faire demi-tour et de recommencer dans l’autre sens. Les cris et les bavardages, le bruit et l’agitation incessante me firent tourner la tête et je ne comprenais plus vraiment ce qui m’arrivait. Nous fûmes bientôt séparées les unes des autres et j’entendis plusieurs voix désespérées, perdues, crier en anglais. Je voulus leur répondre mais mes mots s’évanouirent dans le chahut général. Je perdis même Martha de vue tandis que les sauvages nous absorbaient une à une dans leur monde. C’était autour de moi un tel tourbillon, un tel mélange de mouvements confus, de couleurs et de bruits inconnus… que je crus me perdre moi-même

Mille femmes blanches – Jim Fergus – Pocket – p. 141-142

Nous avons atteint hier Fort Laramie. Je n’aurais pas imaginé retour plus déprimant à la civilisation… Nous en sommes toutes  maintenant à nous demander quel monde nous habitons vraiment… Sans doute aucun des deux.

Nous avons installé le camp aussi loin  que possible des Indiens qui traînent autour du fort, dont l’allure et le comportement nous ont paru bien plus choquants encore après ces quelques mois passés au sein de la nation cheyenne. Le contact de la civilisation blanche n’a réellement apporté à ces pauvres âmes que la ruine et le désespoir. Un certain nombre d’entre eux, maigres et en haillons, sont venus nous demander la charité.

Une fois le camp installé, Little Wolf a pris la tête d’un petit convoi chargé de peaux de bêtes et autres monnaies d’échange, pour faire du troc au fort. Si quelques-unes ont décidé d’accompagner leur mari, la plupart – brusquement intimidées par ce face-à-face avec la civilisation après des mois de vie sauvage – y ont renoncé.

[…] En entrant dans le fort, nous nous sommes aperçues qu’une petite troupe de curieux, civils et militaires, s’était assemblée pour assister à notre arrivée. Little Wolf avançait à notre tête, suivi par une demi-douzaine de guerriers en rang serrés, puis par les nombreux chevaux chargés de marchandises que convoyaient les femmes et quelques jeunes garçons. Enfin un groupe d’autres guerriers fermait le cortège. Je menais Soldier et deux de nos bêtes de somme, en marchant de conserve avec Helen qui tirait quatre chevaux. J’étais vêtue comme à l’accoutumée de ma robe d’antilope, de jambières et de mocassins. Je garde la plupart du temps mes cheveux tressés à l’indienne – c’est plus pratique. Ma co-épouse Feather on Head sait faire des nattes parfaites. De son côté, Helen, la carabine en bandoulière et la pipe bien calée entre les dents, portait son chapeau de chasse anglais, une veste et une culotte en peau de daim. Enfin, les sœurs Kelly, toujours crânes, avançaient tranquillement derrière nous, tirant elles aussi plusieurs chevaux chargés.

C’est incroyable à dire, mais je ne me rends compte que maintenant de l’aspect terriblement insolite du spectacle que nous avons offert à la foule assemblée. Je rougis encore d’embarras en me remémorant la scène.

Quel accueil avions-nous attendu – je ne le sais. Mon orgueil imbécile devait m’aveugler  entièrement. Car, loin d’arriver comme d’héroïques explorateurs revenant triomphalement à la civilisation, nous avons dû leur paraître risibles, même parfaitement grotesques.

Un certain nombre de femmes de soldats étaient présentes dans la troupe des curieux. Murmurant d’abord leur surprise, elles se mirent bientôt à bavarder à haute voix, tout excitées, en nous désignant du doigt à mesure que nous avancions…

Mille femmes blanches – Jim Fergus – Pocket – p. 336-339