Yeruldelgger – Ian Manook

Dans la steppe de Mongolie, une famille de nomades découvre la dépouille d’un enfant, enterré sans sépulture avec son tricycle. Il s’agit d’une petite fille, morte accidentellement. Le commissaire Yeruldelgger est appelé sur place et emporte le corps en partie décomposé. Ce fait lui rappelle la mort de sa propre petite fille, cinq ans auparavant, qui a fait de lui un homme révolté, colérique et violent. Le lendemain, ce sont les meurtres particulièrement atroces de trois chinois et de deux prostituées qui l’attendent. Il découvre rapidement qu’un groupe de néonazis est impliqué dans cette affaire et que son autre fille, Saraa prétend être leur complice. Aidé d’Oyun, une jeune inspectrice qui n’a pas froid aux yeux et de Solongo, une légiste amoureuse de lui, Yeruldelgger tente de faire avancer ses enquêtes, mais, son propre supérieur essaie par tous les moyens de l’en éloigner, et même de lui retirer. Pourquoi ?

Ce roman plonge le lecteur dans la Mongolie actuelle, et ses relations complexes et ambigües avec la Chine et la Corée qui la considèrent plus comme une terre riches de ressources naturelles rares d’un grand intérêt financier que comme un pays empreint de traditions ancestrales où les nomades ont de plus en plus de mal à survivre, et où les moines guerriers et les bonzes imposent encore le respect. La description de la capitale, Oulan-Bator, rappelle l’histoire du pays qui a vécu quelques années sous le joug des Russes, et nous en montre les côtés les plus noirs. Les rebondissements sont nombreux et la violence très présente, peut-être même un peu trop… certains personnages sont un peu caricaturaux, mais l’histoire reste intéressante.

– Tu n’es plus l’homme que tu étais, dit Erdenbat.

– Vous n’êtes pas non plus celui que vous prétendez être, répondit Yeruldelgger.

– Peut-être, mais je suis encore quelqu’un, alors que toi, petit à petit, tu n’es plus rien.

– …

– Tu ne peux plus continuer ainsi, Yeruldelgger. Tu es en train de tout perdre. Tu es devenu un vieux flic acariâtre et violent. Tu cognes tes témoins, tu frappes ta propre fille, tu tires sur tes indics, tu ne respectes aucune hiérarchie, tu n’enquête que pour toi sans rendre compte à personne…

Yeruldelgger s’était réveillé juste avant l’aube, à l’heure où les oiseaux se réveillaient aussi pour chanter. Le frimas des bois humides avait piqué son nez et griffé ses reins. Il avait admiré l’aube invisible argenter le lac et l’horizon, puis rosir le ciel derrière les brumes bleutées, et inonder enfin la vallée d’une lumière chaude et dorée qui faisait fumer les berges autour de la yourte. Il était ensuite rentré préparer du thé salé au beurre bien chaud et avait tiré un petit tabouret sur le deck pour s’y asseoir, face au lac, en attendant Erdenbat. Celui-ci était arrivé peu de temps après, certain que le policier l’attendait déjà.

– Ils vont bientôt te virer, Yeruldelgger, j’espère que tu as compris ça. C’est dans les tuyaux. C’est pour bientôt, très bientôt !

– Vous croyez que je ne le sais pas déjà ? C’était vraiment la peine de me tabasser et de me trainer jusqu’ici pour me dire ça ?

– Je t’ai fait tabasser pour te forcer à venir ici parce que tu es une tête de mule, mon garçon, et que c’est ici que ta vie va se jouer. Ce que je vais te proposer, je ne te le proposerai qu’une seule fois, ici et maintenant : quitte la police et viens travailler pour moi.

– Et si je refuse ?

– Si tu refuses, ta vie deviendra un enfer.

– Ah, se moqua Yeruldelgger, ma vie est déjà un enfer.

– Ne sous-estime jamais les forces du mal, mon garçon, elles savent toujours trouver des ressources insoupçonnées pour te faire souffrir encore plus.

– C’est curieux, j’ai l’impression que c’est une offre qui sonne un peu comme une menace. Je me trompe ?

– Tu te trompes. Personne n’a besoin de te menacer du pire, tu sauras très bien l’attirer par toi-même. Je te propose de quitter la police et de prendre la tête de mon service de sécurité. Dans quelques semaines, il y aura le grand naadam à Oulan-Bator et je vais y inviter beaucoup de gens importants. J’attends un groupe de riches étrangers, et j’organiserai ici même un autre grand naadam privé. J’ai l’intention d’aller encore un peu plus loin en politique et en affaire, et j’ai besoin de quelqu’un comme toi. Ou plutôt de quelqu’un comme celui que tu étais et que tu peux encore redevenir. Je sais par quoi tu es passé. N’oublie pas que nous avons traversé cette épreuve ensemble…

– Non, j’ai traversé mon épreuve tout seul. Vous en avez peut-être traversé une vous aussi, mais moi j’ai traversé la mienne tout seul !

– Si tu veux. On voit bien que tu n’as pas encore oublié ta colère, mon garçon, mais si tu acceptes, on peut envisager que tu restes ici à assurer la sécurité du ranch et du naadam le temps de te reconstruire. Tu me rejoindras à Oulan-Bator quand tu te sentiras prêt. Voilà ma proposition. Tu peux rester ici le temps qu’il faut pour y réfléchir.

– Ce ne sera pas la peine, monsieur. Je vais rentrer à Oulan-Bator. Merci pour votre hospitalité.

Erdenbat regarda Yeruldelgger sans répondre. L’homme n’était pas pour lui déplaire, dans sa puissance et son obstination. Sa colère en faisait même une force brutale et précieuse. Il n’en aurait que plus de regrets de devoir le détruire.

– Comme tu veux, mon garçon, c’est ton choix. Je vais te faire reconduire.

– Non merci, je vais rentrer par mes propres moyens.

– Nous sommes au bord du Terelj, à cent kilomètres d’Oulan-Bator ! s’étonna Erdenbat. Tu ne vas pas trouver de taxis par ici.

– Je sais, répondit Yeruldelgger, le regard perdu à suivre le reflet d’une grue demoiselle qui survolait le lac avec grâce. Je vais rentrer à pied. Je connais le chemin…

Il reposa son thé, se leva et se dirigea vers le lac. Erdenbat le regarda s’éloigner en silence. Il tenta une dernière fois d’évaluer du regard l’état psychique et physique du policier puis y renonça. Après tout, le sort en était jeté. Yeruldelgger n’était plus de ce monde. Qu’il aille au diable, parce que de toute façon, quel que soit le chemin qu’il prenne, c’est là qu’il finirait, au diable !

Le vieil homme tira son portable de sa poche et composa un numéro sur le réseau interne du ranch.

– Il a refusé. Les choses se compliquent. Tu dois t’en occuper ; il est parti à pied dans la forêt. Je pense qu’il va peut-être chercher à rejoindre le monastère…

Yeruldelgger – Ian Manook – Albin Michel – p. 179 à 181.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s