La Cache – Christophe Boltanski

De la voiture au grenier, en passant par les différentes pièces de la maison, Christophe Boltanski nous raconte l’histoire de sa famille. Une famille plus que soudée, dont chaque membre est lié aux autres, à tel point que lorsque l’un d’entre eux, Luc, ose quitter le foyer, le monde s’écroule pour sa mère. Une famille paradoxale, de par l’union d’un immigré juif, venu d’Odessa et d’une jeune bretonne issue d’une famille antisémite. Une famille étrange, repliée sur elle-même, qui voit le danger partout. De l’arrivée en France de ses arrières grands-parents à son enfance, Christophe Boltanski parcourt le XXème siècle, à travers les péripéties chaque membre de cette famille hors du commun.

Un récit parfois difficile à suivre, mais dont les personnages sont attachants.

Il est logique qu’après une enfance pareille, elle n’ait eu de cesse de recréer ce dont elle avait été privée : une famille conçue comme un bloc compact. Elle ne se déplaçait qu’entourée des siens. « Mes enfants sont mes cannes », disait-elle. C’était évidemment un moyen non pas seulement de se tenir, mais de nous tenir. De garder ses enfants attachés ou plutôt menottés à elle. De les avoir à portée de main, en tout lieu, à tout moment. Jean-Elie à droite, Anne à gauche. Et derrière, l’un de ses autres enfants. « Pendant très longtemps, mon bras était toujours plié pour l’aider », raconte Christian qui en vient parfois à se demander si elle n’exagérait pas son mal pour mieux tous nous maintenir sous son pouvoir. Il m’arrivait aussi à moi aussi de lui servir d’attelle. Je sentais ses pinces se refermer sur mes doigts, son squelette se raidir, son poids  tout entier peser sur moi. Elle était la seule à faire presque constamment sentir aux autres son propre corps. Nous étions ses membres manquants, ses marchepieds ou alors ses supports mobiles, comme les chaises qu’elle repoussait devant elle. Nous faisions partie des meubles. Peut-être même n’y avait-il pas de différence entre nous et les objets inanimés qui nous entouraient ? Nous constituions tous sa maisonnée.

La cache – Christophe Boltanski – Stock – p. 167

Deux fois par jour, Jean-Elie dévalait l’escalier en sens inverse. Il descendait à la cave pour aller remettre du charbon dans la chaudière à calorifère. A chaque fois qu’il réveillait le monstre impotent et obèse posé en équilibre sur ses assises de fonte, les murs se mettaient à trembler. Les bruits de la pelle, des boulets qui s’entrechoquaient et de la manette que mon oncle actionnait d’une main vigoureuse pour faire tomber les cendres de la grille, montaient par les conduits et raisonnait à travers tous les étages. La Rue-de-Grenelle était un être vivant. J’emploie le passé car elle a retrouvé depuis sa fixité d’immeuble. Du temps de ma grand-mère, elle se composait d’organes. La cuisine servait d’orifice. Le cerveau phosphorait dans le bureau. Le salon formait l’enveloppe charnelle. Dans cette anatomie camérale, l’escalier, c’était les jambes. Nous étions engloutis dans le ventre de la baleine. Le philosophe Thomas Hobbes définit le Léviathan comme l’antithèse de la sauvagerie, comme une autorité absolue  capable d’établir un ordre politique, de faire régner la paix et la sécurité, par opposition à un état de nature violent et bestial. Nous avions trouvé refuge dans les limbes pour fuir le chaos extérieur.

La cache – Christophe Boltanski – Stock – p. 170-171