Fugue polonaise – Beata de Robien

Cracovie en 1953. Le communisme s’est installé dans le pays et les bourgeois d’avant-guerre sont devenus les ennemis du peuple et du gouvernement. C’est le cas de la famille de Bashia Zborawska, lycéenne de 17 ans. Sa grand-mère, Frederyka affronte dignement la situation, en attendant le retour de son mari, envoyé en Sibérie 12 ans auparavant. Elle tente de faire vivre sa famille en travaillant comme traductrice, mais ses enfants, eux, ont pris des directions opposées : l’ainé, Karol, le père de Bashia, est médecin et se soumet à la volonté du régime, estimant que c’est le seul moyen de survivre ; le second, Roman, est un fervent opposant au régime et refuse de travailler ; quant à sa fille, Jadwiga, elle a accepté d’épouser un officier de la police secrète, pour pouvoir continuer à vivre sans se soucier de l’avenir. C’est au milieu de cette famille pleine de contradictions que Bashia grandit, et essaie de développer sa propre conscience politique. Son amie Iwonka, est la fille d’un puissant membre du Parti, le directeur de son lycée l’incite à la délation, et l’appartement où ils vivent est réquisitionné pour héberger des travailleurs avec lesquels il va falloir composer. Mais malgré toutes ces pressions, Bashia demeure une fervente opposante ; son rêve est de retrouver sa mère, partie vivre en France, pays de toutes les libertés, mais considéré comme pays ennemi par le gouvernement. Elle pense qu’il va se réaliser le jour où elle rencontre Christian, un jeune communiste français venu étudier en Pologne…

Dans ce roman plein d’humour, de péripéties et d’émotions, Beata de Robien décrit une société vivant sous un régime totalitaire, où chacun cherche à tirer son épingle du jeu pour survivre du mieux qu’il peut. Entre ceux qui détiennent le pouvoir et tous les avantages qu’il procure et ceux qui doivent s’y soumettre, se nouent des liens complexes. A qui faire confiance dans une société où l’on peut être surveillé et dénoncé par tout un chacun, même par ses proches, où l’hypocrisie et la défiance tiennent la population sous tension, où le moindre faux pas peut vous envoyer en prison, où la torture est pratique courante ?…

 Je ne pouvais plus perfectionner mon français que deux fois par semaine, les autres après-midi étaient pris par des réunions. Iwonka avait insisté pour que je m’inscrive dans différentes organisations, des tas de nouvelles avaient été créées, toutes sur la base du « volontariat obligatoire ».

– Que t’es bête, Bashia. Il s’agit pas du tout d’y adhérer sincèrement, a-t-elle dit pour me rassurer. Il faut faire croire qu’on est sincère, c’est tout.

Je n’ai pas regretté tout de suite. Dans les réunions, l’atmosphère était joyeuse. Au début, j’ai eu un peu honte de mon manque d’enthousiasme qui venait surtout de la crainte des commentaires de Grand-Mère, mais j’ai décidé de ne rien dire à la maison. Dans ma volonté de plaire à Iwonka, j’ai même redoublé de zèle. Comparée à elle, je me sentais en retard sur la vie. Il se peut que ce soit à ce moment-là que j’ai pris la décision ferme de la rattraper et peut-être même de la dépasser. Dans l’art d’être faux-cul.

Alors, quand un maitre de musique nous a appris des chansons russes, je me suis tant appliquée que j’ai été choisie à sa place pour chanter en solo. Elle a fait la moue.

Mon triomphe n’a pas duré longtemps. A la réunion suivante, le chef de l’organisation a annoncé :

– Le congrès international se tiendra bientôt en Allemagne de l’Est, pays frère. Les meilleurs d’entre vous pourront s’y rendre.

J’ai sauté de joie. Il m’a jeté un regard soupçonneux.

– Nous allons créer une nouvelle culture. Une nouvelle intelligentsia naîtra bientôt des fils de paysans.

– Il y avait un problème avec l’ancienne ? ai-je demandé prudemment.

Il n’a pas répondu et a noté quelque chose dans son bloc-notes. Puis il a demandé à Iwonka de chanter mon couplet et il m’a mise au troisième rang. Je savais qu’il était vain de protester contre cette injustice.

Fugue polonaise – Beata de Robien – Albin Michel – p. 81-82

Le lundi matin, je n’ai pas attendu d’être convoquée, j’ai pris les devants. Il fallait à tout prix devancer le camarade Ogourek. Avant de monter en classe, j’ai frappé à la porte du bureau du directeur. Lorsqu’il a dit « Entrez ! » de son habituel ton sec, j’ai poussé le battant.

Un affreux sourire de satisfaction a distendu ses lèvres noyées dans sa barbichette.

– C’est bien d’être venue de ton propre chef. Alors, raconte… j’écoute…

– J’ai de nouveau rencontré ce Français hier.

Et l’interrogatoire a commencé. C’étaient à peu près les mêmes questions que la dernière fois et j’ai donné les mêmes réponses […]

J’ai essayé de garder mon calme, de jouer les idiotes et surtout de ne pas me laisser déstabiliser par ses insinuations.

– Tu peux nous être précieuse si tu es vigilante, a-t-il dit en me retenant longtemps la main avant de me laisser rejoindre ma classe.

Que voulait-il dire ? Dans sa bouche, ça sonnait comme une menace.

« Tant pis, me dis-je. C’est le prix à payer pour pouvoir voir Christian. »

J’avais peur, et malgré cela, je ne voulais pas renoncer. Qu’est-ce que j’attendais ? Que les choses s’arrangent d’elles même ?

Mais dans notre pays rien ne s’arrange de soi-même. Grand-mère disait que chacun crée son propre enfer sur cette terre mais moi, j’étais maintenant d’accord avec l’oncle Roman. Pour nous, les polonais, quelqu’un d’autre s’en était chargé.

Fugue polonaise – Beata de Robien – Albin Michel – p. 196-197

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