Berezina – Sylvain Tesson

Afficher l'image d'origineComment découvrir un des épisodes les plus tragiques de l’histoire de France, sans avoir à lire des récits d’historiens ? En lisant ce récit de Sylvain Tesson, sur la défaite et la retraite de Napoléon en Russie. L’auteur a en effet eu l’idée de rendre hommage à l’armée napoléonienne en suivant les traces de la Grande Armée de Moscou à Paris, accompagné de deux amis français et deux Russes. A chaque étape (même s’il ne suit pas l’itinéraire exact), il nous fait un résumé des évènements et explique les stratégies des deux camps, citant des historiens et des témoignages de Caulaincourt, le grand écuyer de Napoléon, et du sergent Bourgogne qui a lui aussi participé à ce périple historique. Un moyen agréable de découvrir l’histoire…

Le temps s’était radouci : -8°C. Le ciel était bleu ; le soleil, une boule joyeuse par-dessus la forêt. Les bulbes étaient des gouttes d’or perlant dans l’espoir du matin. Le side-car démarra au quart de tour et nous prîment la route de Dorogobouj, le cœur léger et une enclume dans la tête.

Napoléon était arrivé à Wiazma le 31 octobre. Il y cantonna le 1er novembre et en repartit le 2 à midi. L’armée de plus de cent mille soldats au départ de Moscou s’était déjà presque évaporée de moitié !

Autour de nous, ce matin-là, les rideaux de bouleaux qui flanquaient la vieille route avaient des reflets bleus. Les baliveaux fouettaient un air mauve et des coulées d’un jaune pâle échappées de la lumière froide striaient les congères des bas-côtés. Je pensais à Chagall et évoquais les ombres. A quoi pouvait ressembler cette colonne en déroute ? À une armée de spectres. Mais de spectres de haute couleur et de grande tenue.

Au départ de Moscou, chacun, plus ou moins ravigoté par cinq semaines de stationnement dans la capitale, désirait rapporter dans sa mère patrie le fruit de son pillage. Dans ses Mémoires, le sergent Bourgogne fait l’inventaire de son butin avec l’innocence des victorieux. Il part, le sac alourdi d’un « costume de femme chinoise en étoffe de soie, tissu d’or et d’argent », d’un « morceau de la croix du grand Ivan », d’une « capote de femme de velours noisette, doublée en velours vert » ainsi que de deux tableaux dont l’un représentait Neptune et l’autre le jugement de Pâris, d’un jupon de femme, d’un grand collet doublé en peau d’hermine et d’un petit vase de Chine… mais, dès les premiers froids de la fin d’octobre et les chutes de neige de Wiazma, es tissus de prix, les brocarts de soie et les tentures palatiales n’eurent plus d’autre utilité que de protéger les membres engourdis des soldats et leurs têtes dont « le cerveau se glaçait » selon les mots de Bourgogne. On vit alors des dizaines de milliers de capitaines, de sergents, d’hommes du rang et de civils mêlés – car ils étaient plus de mille, artisans, comédiens, marchands, femmes et enfants à avoir fait le choix de suivre la Grande Armée pour s’épargner les représailles russes – des dizaines de milliers de fuyards, attifés de couvre-chef de fantaisie qu’ils avaient bourré de paille, drapés dans des cotonnades rembourrées de feutrine ou de laine, enroulés dans les dais de satin qu’ils avaient arrachés aux boiseries d’un palais ou emmitouflés dans des tapis de Boukhara que retenaient des rubans de soie.

Et ils formaient ainsi une colonne grotesque dans laquelle on reconnaissait entre les shakos, les sabretaches et les charivaris réglementaires, une cape de dame russe, une peau de zibeline, une pièce de dentelle. Le capitaine François, avec ses deux balles dans la jambe, marchait « une botte et une savate aux pieds, une béquille à la main […] couvert d’une pelisse rose doublée en hermine et le capuchon sur la tête ».

Cette armée carnavalesque s’enfonçait dans l’horreur.

Berezina – Sylvain Tesson – Editions Guérin – p. 74-76