Le mendiant de Velázquez – François Rachline

Le Mendiant de Velazquez de François Rachline1656 ; Suite à un accident, Diego Velázquez accueille dans son atelier Mendigo, un mendiant qui a été élevé par des sœurs et dont les talents de voleur sont connu dans tous les quartiers malfamés de Madrid. D’abord impressionné par le faste de la cour d’Espagne, Mendigo prend vite ses repères ; Il se fait remarquer, et surtout détester, par l’entourage du peintre. Il devient son assistant et apprend à préparer les toiles, à broyer les pigments pour préparer les couleurs, et à nettoyer le matériel et l’atelier. Son maitre, peintre officiel de la famille royale, occupe de nombreuses autres fonctions au sein de la cour dont il connait toutes les intrigues. Adulé par le roi Philippe IV, il n’est pas apprécié par toute la noblesse, ni par l’ensemble de la famille royale, à commencer par la fille ainée du roi, l’infante Marie-Thérèse. Mais Velázquez n’en a cure : son ultime objectif est de faire accéder les peintres au rang d’artistes et qu’ils ne soient plus considérés comme de simples ouvriers. Pour cela, il se lance un défi : créer un portrait original de la famille royale, selon une composition qui va révolutionner les règles de l’art officiel du portrait : c’est ainsi qu’il se lance dans la réalisation d’un de ses tableaux les plus célèbres, connu aujourd’hui sous le titre « les Ménines »…

Ce roman basé sur le seul personnage non identifié du tableau (l’homme le plus à gauche), est un prétexte pour retracer la vie du peintre espagnol, et le replacer dans le contexte social et historique dans lequel il a vécu. La situation politique et économique de l’Espagne y sont bien décrites, les intrigues de cour sont nombreuses et témoignent d’une ambiance agitée. Le lecteur découvre tout cela à travers le regard de Mendigo, dont la présence, selon moi, n’apporte pas grand-chose au roman. De ce fait, je trouve le titre plutôt trompeur, car son rôle est plus que secondaire dans cette histoire… Intéressant, mais sans plus.

Mendigo, pareil à une statue, n’aurait jamais pensé qu’un souverain de cette envergure pût devenir la proie du découragement. Il eut envie de lui sauter au cou. Pas pour l’égorger, pour l’embrasser. Un roi qui songe aux miséreux, cela existe donc ! Les grands seigneurs sont à ce point avares de bienveillance, qu’une parole compatissante dans leur bouche équivaut à une bonne action. Et les nantis aiment certainement les déshérités pour cette raison. Philippe n’est peut-être pas un homme comme un autre, songea-t-il, mais il y a en lui quelque chose d’humain.

Égaré dans ses sentiments contradictoires, Mendigo perdit le fil de la conversation, qu’il avait jusque-là suivi avec une attention extrême. Il le retrouva au moment où Velázquez ôtait une miniature, près de la porte du fond, pour la remplacer par un miroir encadré du même bois noir que les autres tableaux de la pièce.

De là où il se trouvait, Mendigo entraperçut les reflets du peintre. La faible luminosité de l’atelier, à cet endroit, laissait en revanche dans l’ombre les deux grandes copies du Pallas et Arachné de Rubens et du Apollon et Pan de Jordaens, exécutées toutes deux par Juan Bautista del Mazo.

Le roi retourna s’asseoir et laissa traîner son regard sur l’atelier, toujours dénommé la « pièce principale de l’appartement du prince », en souvenir de feu Baltasar Carlos.

– Allez-vous représenter vraiment cette Pieza principal telle quelle ?

– Oui, Majesté.

– Et comment s’y prend-on pour copier une copie ? Car ces toiles sont signées del Mazo, n’est-ce pas, le peintre de mon fils ?

La pièce en regorgeait. Leur nombre atteignait la quarantaine, la quasi-totalité d’après Rubens.

Velázquez répondit en souriant.

– On reproduit tous leurs défauts.

– Quelle charité à l’égard de votre propre gendre !

– Il m’a pris ma fille, je peux bien le taquiner un peu.

Soudain habité par une question dont la réponse ne devait souffrir aucun délai, le roi enchaîna sur un sujet voisin.

– Aimez-vous Rubens ?

– Artiste admirable, homme attachant. Sa mort en 1640 m’a causé de la peine, tout autant pour la peinture que pour l’amitié.

– Croyez-vous qu’il ait été un espion ?

– Je ne puis me prononcer sur ce point, Majesté. Durant le temps qu’il séjourna ici, je l’ai souvent vu peindre. Il se jouait de toutes les difficultés avec une aisance et une rapidité déconcertante. Moi qui suis très lent, sa promptitude me décontenançait. J’implorais le ciel pour qu’on inventât un antisiccatif ; il le priait en sens contraire. Attendre un jour ou deux pour travailler ses pâtes le mettait au supplice, alors qu’une semaine au moins m’est nécessaire.

– Savez-vous qu’il m’écrivit, après avoir accueilli la fugitive Marie de Médicis, pour préconiser un soutien militaire à la reine expatriée ?

– Je l’ignorais.

– Vraiment ? C’est manquer de vision politique. J’avais déjà bien assez à faire avec le roi Louis XIII et le cardinal de Richelieu sans aller m’embarrasser d’un conflit supplémentaire avec la France.

– Avec la permission de votre Majesté, je lui demanderai pourquoi elle m’entretient de cela.

– Je m’interrogeais sur l’alliance du génie politique et du génie artistique ; peut-on posséder les deux ?

Le mendiant de Velázquez – François Rachline – Albin Michel – p. 131-134.