Jacob, Jacob – Valérie Zenatti

Ce récit est un bel hommage, tendre et poignant, de l’auteur à son oncle, Jacob, Afficher l'image d'originemort lors des combats de la libération de la France en 1945. A 19 ans, Jacob est un être sensible, drôle, et plein de vie. Juif algérien, il quitte sa famille pour rejoindre, avec quelques camarades, des troupes de l’armée française, qui auront pour mission de libérer la France après le débarquement des alliés en Normandie. Sa mère, mais aussi sa belle-sœur, Madeleine et ses neveux regrettent ce départ, mais n’en disent rien. Et c’est en France qu’il va découvrir l’amour, mais aussi la violence de la guerre et trouver la mort.  Et ce jeune homme, mort dans la fleur de l’âge, va marquer le destin et l’histoire de toute la famille.

Ici, le paysage est plus froid, il ressemble au mot campagne qu’on apprend à l’école, avec des images de vallées, de haies, d’églises, moi, là d’où je viens, c’est pas la campagne, c’est la montagne, des rochers nus, un fleuve qui entoure la ville et six ponts pour l’enjamber, on vit avec le vertige, on le guette et on le fuit, c’est un jeu qui commence avec la première traversée du pont suspendu, on l’appelle aussi la passerelle des vertiges, on n’oublie jamais ce jour-là, mais dans ces visions de fièvre même le pont a disparu, j’essaie d’entrer dans la ville autrement, je mets du temps,  je cherche ma rue, tout est pareil et je ne reconnais rien, je suis au milieu des gens et on dirait que je suis invisible, ou bien ils passent devant moi comme devant un chien galeux, en se détournant. Enfin je me retrouve en bas de chez moi, ma mère est au balcon, je lui fais signe, elle ne me répond pas. Je l’appelle encore, je lui dis, c’est moi, maman, je suis rentré, mais elle ne m’entend pas, ou ne me reconnait pas. A ce moment-là je me dis, tout le monde m’a oublié, je ne peux pas monter, je ne vais pas frapper  à la porte parce que ma mère ne sait plus qui je suis, je vais partir, je serai toujours seul, je n’aurai pas d’enfant et jamais personne ne se souviendra de moi, ne prononcera mon prénom, personne ne dira Jacob aimait les beignets, ça s’appelle des sfériétes, c’est un nom étrange n’est-ce pas, il parait que je le prononçais « des fêtes » quand j’étais petit, c’est un nom courant, mais maintenant que je le prononce ici, chez vous, c’est comme si c’était quelque chose qui n’existe pas. Dans mon unité, y avait plus qu’Attali qui pouvait comprendre, mais il est mort, et personne ne sait plus, à part moi, quel est le goût de ces beignets. Ma mère les fait tremper dans un sirop de sucre, quand elle a terminé je bois le sirop à même le saladier, elle me laisse faire, j’ai de la chance, je suis le dernier de la famille, le plus jeune, c’est une bonne place, on me laisse tranquille, je vous dis ça, mais ce n’est plus vrai, ici je ne suis le fils de personne, on ne m’appelle plus Jacob, on m’appelle Melki, ou soldat Melki, ou matricule 45 93 001073. Tu t’appelles Jacob, lui demande Maryse. Oui. Alors tu es juif. Oui. Elle le dévisage, entre peine et effroi. Pourquoi vous me regardez comme ça ? Elle secoue la tête. Jacob voudrait comprendre pourquoi le mot juif semble si effrayant dans la bouche de Maryse, il ne sait pas comment lui poser la question, qu’est-ce qu’on a fait aux juifs, ici, après les avoir chassés de l’école comme en Algérie ? Il contemple la plaque d’identification entre ses doigts, il dit Attali aussi était juif, mais pas Bonnin, ils me manquent tant tous les deux, je les languis, il ne faut pas dire comme ça, il faut dire je me languis d’eux, mais c’est comme ça que parle ma mère, c’est comme ça que parle ma belle-sœur, Madeleine , elle vient de Tunisie, elle a laissé sa famille là-bas pour se marier avec mon frère, elle n’est pas très heureuse chez nous, à chaque fête, elle éclate en sanglots dans la cuisine au moment de préparer un plat de chez elle, une saucisse avec du riz, de la menthe et de la coriandre, elle renifle et elle dit, je languis ma famille, vous croyez que je les reverrai un jour ?

Jacob, Jacob – Valérie Zenatti – Points – p. 118-120