Wave – Sonali Deraniyagala

Le 26 décembre 2004, Sonali Deraniyagala est en vacances au Sri Lanka, son Afficher l'image d'originepays natal avec son mari et ses deux enfants. Venus de Londres, ils passent quelques jours dans un hôtel de Yala, un parc national où ils aiment se promener avec leurs enfants. Mais ce matin-là, le paysage a quelque chose d’inhabituel ; la mer est très proche, trop proche. Avertis par une amie, ils décident de fuir, sans prendre le temps d’avertir les parents de Sonali qui se trouvent dans une chambre voisine. Ils n’emportent rien, pensant juste qu’il faut simplement se mettre à l’abri quelques temps. Ils grimpent dans une jeep qui passait par là, mais au bout de quelques minutes, une vague immense les submerge et les engloutis. Sonali arrive à sortir la tête de l’eau et à s’agripper à une branche ; elle chavire, dérive pendant un temps qui lui parait infini. Quand enfin elle parvient à retrouver la terre ferme, elle est seule, désorientée, affolée. Légèrement blessée, elle se laisse guidée vers un hôpital. Son corps va guérir, mais la perte de Vikram et Malli, ses enfants, de Steve, son mari et de ses parents va creuser une cicatrice autrement plus profonde dans son être, qui ne se refermera jamais. Ce livre raconte cet épisode de sa vie et les neuf années qui vont suivre. Neuf ans où elle tente de se reconstruire, mais comment faire quand le vide s’installe autour de vous, quand tout ce que vous faites, tous les endroits que vous fréquentez, toutes les personnes que vous côtoyez, vous rappellent les êtres disparus que vous avez tant chéri et pour lesquels vous auriez donné votre vie ?…

Je ne me souviens pas quand ils me l’ont annoncé. Trois, quatre, cinq jours plus tard. J’avais boité jusqu’au rez-de-chaussée. Les épines enfoncées profondément dans la plante de mes pieds resurgissaient, elles sortaient et perçaient mes pieds dès qu’ils se posaient sur le sol.

Mon frère Rajiv m’a dit doucement : « Ils ont trouvé Ma et Da aujourd’hui. » Je me suis assise. La chaise était cassée, j’ai basculé en arrière et je suis presque tombée. Quelqu’un s’est précipité pour m’offrir un autre siège. J’ai regardé Rajiv.

« Ils ont trouvé Ma et Da », a-t-il répété. Je savais ce qu’il voulait dire. On avait retrouvé leurs corps.

Il a ajouté : « Et Vik aussi, je crois. Est-ce que tu arrives à te rappeler ce qu’il portait ce jour-là ? Est-ce que c’était un tee-shirt vert et un short noir et blanc à carreaux ? » J’ai hoché la tête. Il me dit que Vik est mort. Je dévisage Rajiv et ma tante et mon oncle et Natasha qui sont dans la pièce. Il est en train de ma dire que Vik est mort. Je dévisage le vide et je reste muette. Ce tee-shirt vert, il y avait un tigre imprimé dessus, nous l’avions acheté en Inde, le jour où nous avions vu un tigre sauvage pour la première fois. Est-ce qu’il m’a dit que Vik était mort ? Je n’ai pas crié, je n’ai pas gémi. Je ne me suis pas évanouie. Et je n’ai pas pensé à leur demander de garder ce tee-shirt vert.

J’attendrai qu’ils aient retrouvé tous les corps, me suis-je dit. Ensuite je me tuerai.

Mon frère a lancé un grand avis de recherche pour Malli. Peut-être que Malli était en vie. Il a battu la campagne avec des amis et des gens de notre famille. Ils ont été dans chaque camp de survivants, dans chaque hôpital, ils ont mis des annonces dans les journaux, fait des appels à la télévision, offert une récompense. La photo de Malli était placardée sur les vitrines des boutiques, sur les murs de la ville, à l’arrière des rickshaws. Je faisais semblant d’ignorer les efforts de mon frère. Je me disais qu’ils étaient vains. Je ne dois pas espérer. Pas encore, plus maintenant.

Comment puis-je accepter que Steve et Mal aient disparu ? Qu’il n’y aura jamais de trace de leur mort ? Je n’arrête pas de penser à cela. Comment puis-je tolérer quelque chose d’aussi absurde ? Mais ce qui était raisonnable et compréhensible dans ce monde a été balayé par une vague.

Ils sont tout pour moi. Comment puis-je accepter qu’ils soient morts ? Mon esprit vacillait.

Plongée dans la torpeur, j’entrepris de m’apprendre l’impossible. Je devais l’apprendre comme l’aurait fait un perroquet, sans rien comprendre. Nous ne retournerons pas à Londres. Les garçons n’iront pas à l’école mardi. Steve ne m’appellera pas pour savoir si j’ai réussi à les y déposer à temps. Vik ne jouera pas à chat devant sa classe. Malli ne sautera plus à pieds joints dans les cerceaux des petites filles. Le Gruffalo. Malli ne viendra plus se blottir dans mon lit pour me demander de lui lire les aventures du Gruffalo et son horrible morve verte qui lui pend au bout du nez. Vik ne sera plus excité à l’idée que Liverpool a marqué. Ils ne se faufileront plus dans la cuisine pour voir si mon crumble aux pommes est prêt.

Mon chant n’avait pas de fin. Mais je ne pouvais pas supporter de l’entendre.

[…] Je refermai le livre de ma mémoire désespérément. Tout allait me manquer. J’étais terrifiée, tout me terrifiait parce que tout ce que je connaissais appartenait à cette vie-là. J’aurais voulu que ce qui leur faisait plaisir soit détruit. J’étais prise de panique à la vue d’une fleur. Malli l’aurait mise dans ses cheveux. Je ne tolérais plus un carré d’herbe car c’est là que Vik aurait voulu marcher. Au coucher du soleil, je frissonnais à la vue des milliers de chauves-souris et des corbeaux qui traversaient le ciel de Colombo. Je voulais qu’ils soient des espèces éteintes. Ils appartenaient à mon ancienne vie, celle qui voyait hurler de joie mes enfants quand apparaissaient ces animaux.

Wave – Sonali Deraniyagala – Kero – P. 52-56