Otages intimes – Jeanne Benameur

Afficher l'image d'origineÉtienne, photographe de guerre, est de retour en France après avoir été otage dans un pays en guerre. Sur le tarmac, sa mère l’attend, fragile et impatiente. Emma également est là, mais leur rupture, juste avant son départ, l’empêche de le rejoindre. Suivent quelques jours d’enquête et de formalités, puis il repart dans son village natal où il retrouve son ami de toujours, Enzo. Mais le retour à une vie normale, lorsqu’on a vécu enfermé et que l’on a vu la mort de près, n’est pas simple. Parler, retrouver un sommeil sans cauchemar, refaire les gestes du quotidien, retrouver les lieux et les souvenirs de son enfance… rien n’est plus comme avant. Les images qui ont précédé son enlèvement et bien d’autres, qu’il a emmagasiné au cours de ses reportages, par ses clichés ou simplement dans sa tête, le hantent. Comment alors, envisager l’avenir ?

Ce beau roman, dense, parle de la complexité des relations humaines, qu’elles soient filiales, amicales ou violentes, comme dans ces pays en guerre ou votre voisin peut, du jour au lendemain devenir votre bourreau…

 Dans l’avion, le copilote vient de s’adresser à l’homme en cagoule. Étienne a ouvert les yeux au bruit des voix.

Le choc, c’est la voix de l’homme en cagoule. Comment ne pas la reconnaitre ? c’est la seule voix qu’il ait comprise, pendant toute sa captivité, celle de l’homme qui venait régulièrement lui parler, en anglais. Quand la solitude était si intense qu’il avait peur de devenir fou, il se rappelle qu’il a attendu cette voix. Pour parler. Pour rester humain. En même temps il redoutait tellement, à chaque fois, les mots qu’il allait entendre : il était si sûr que ce serait par cette voix, précise, à l’accent distingué, qu’il apprendrait un jour son sort, quel qu’il fût.

Les deux hommes ont parlé dans la langue qu’il ne comprend pas.

Il a écouté l’échange, sûr qu’on parlait de lui, aux aguets. Puis il s’est dit qu’il devenait fou, qu’il fallait arrêter tout ça dans sa tête.

Le copilote est reparti. Ils sont à nouveau tous les deux, seuls. Il suit des yeux la main de l’homme qui pose son arme sur le siège auprès de lui, attrape le bord de la cagoule et d’un geste tranquille, la retire. Alors pour la première fois il voit son visage.

Et ce visage, il sait qu’il ne l’oubliera jamais. Il correspond tellement à la voix. Des traits fins, sans aucune mollesse. La fermeté, la distinction, oui. Ce qu’il n’attendait pas, c’est l’immense lassitude. Et quelque chose d’absent.

Leurs regards se croisent. Aucun des deux ne cherche à esquiver. Pourtant, il n’y a aucun partage. En silence, le constat : ni haine ni fraternité. Entre eux deux, simplement, rien de possible. Quelque chose d’infranchissable.

L’un rentre.

L’autre va retourner à l’enfer.

Étienne sent le souffle comme arrêté dans sa poitrine. Cet homme a vu tout ce que la guerre permet, il a eu les armes en main, lui il avait juste son appareil. Ce qu’ils peuvent avoir en partage, c’est seulement l’effroi, il en est soudain conscient et ça lui fait horreur. Aucun des deux n’est plus innocent de ce qu’un homme peut faire à un autre homme. C’est un savoir qu’aucune paix n’efface.

Otages intimes – Jeanne Benameur – Actes Sud – p. 35-36

 Quand il était reclus, il aurait tout donné pour vivre la paix qu’il vit aujourd’hui. Cela fait combien de temps ? Il a parfois du mal à lire ce qu’il a sous les yeux. Reviennent le visage de la femme au bord du trottoir et les pas affolés des enfants sous ses yeux. Alors il ferme les paupières et si sa mère joue, il laisse la musique l’emporter.

Quand il se remet au travail, c’est avec méthode. Il découpe les articles. Il annote. Oui il est au travail à nouveau et c’est dans le malheur du monde qu’il puise. C’est comme ça qu’il est à l’œuvre. On ne peut pas rester les mains propres devant le monde. Si on œuvre, où qu’on soit, on se salit les mains. C’est comme ça. Il a accepté. Être vivant être au monde c’est ça. Les contemplatifs peuvent rester, loin, ailleurs, dans un monde que le chaos n’atteint pas. Lui il ne peut pas. C’est au cœur des choses vivantes, dans le désarroi, la colère, les bouffées de joie ou d’impuissance qu’il trouve le carburant qui le fait vivre. C’est comme ça.

Otages intimes – Jeanne Benameur – Actes Sud – p. 137