S’abandonner à vivre – Sylvain Tesson

Qu’ils soient à Paris, à l’autre bout de la Russie ou sur le chemin des https://www.images-booknode.com/book_cover/620/full/s-abandonner-a-vivre-619594.jpgmigrants, les héros de chacune de ces nouvelles nous racontent une histoire. Anecdotique, comme celle de l’amant presque découvert par le mari, un rendez-vous manqué à Noël ou un écrivain qui cherche l’inspiration ; tragique comme  le parcours d’Idriss, migrant qui travaille pour faire vivre sa famille restée au pays, la vie d’une jeune diplômée russe dont l’avenir est bouché, ou la mission du lieutenant Juvenal en pleine guerre en Afghanistan ; mystique, comme celle des fées bretonnes ou de l’ermite fou de la taïga ; dépaysante lorsqu’elle nous emmène en Chine au bord du barrage des trois gorges, au sommet d’un piton planté en plein désert ou dans les forêts enneigées de Sibérie ; sentimentale, avec ces deux amants que tout oppose, ou ce jeune garçon qui regrette l’envoi d’une lettre de rupture …

Bref, on voyage, on rit, on souffre, on réfléchit… mais on ne s’ennuie pas en lisant la vingtaine de nouvelles de ce recueil.

S’accouder au bastingage d’un bateau est aussi agréable que se tenir au comptoir d’un bistro, les yeux sur les taches rondes laissées par les verres. La Lena coupait la taïga. Il restait deux mille kilomètres jusqu’à la mer de Laptev. Le navire, un bateau à vapeur de l’époque brejnévienne, marchait à huit nœuds. Les Russes le mettaient en service pendant la saison d’été. Ces hommes avaient supporté le communisme pendant soixante-dix ans et continuaient à entretenir des machines hors d’âge. Les Russes n’ont aucun respect pour leur propre existence mais un sens pathologique de la conservation des objets.

Je me souviens d’un numéro de Pour la science de novembre 1997 : un entomologiste allemand y expliquait que le hanneton ne peut mathématiquement pas voler. Si l’on modélise les paramètres anatomiques et physiologiques de l’insecte – son poids, la surface de ses ailes, la fréquence des battements -, il devrait s’écraser. Le miracle est que la bête se montre capable de voler contre les lois algébriques. La course du hanneton dans le ciel de juin est un camouflet de la science. En regardant l’eau du fleuve caresser les flancs de la coque, je me disais que la Russie est aux nations ce que le hanneton est à l’Évolution : une aberration. Ce pays, au bord de l’écroulement, poursuit de siècle en siècle sa marche inaltérable. Il titube mais ne s’effondre pas.

Donc, les sapins. Ils défilaient bien sages et vieux de près d’un siècle. J’avais peut-être eu tort d’embarquer. Le défilement d’une rive fluviale aux environs du cercle arctique est une expérience métaphysique de la monotonie. Je buvais une bière Baltika n°3 dans une chope de verre à grosses incrustations. Parfois, je levais mon verre et essayais d’aligner le niveau du liquide avec l’horizon. Une façon de trinquer avec le monde lorsqu’on boit seul.

Je reconnus tout de suite le capitaine. Un flandrin de cinquante ans, étonnamment efflanqué pour un Sibérien. Les hommes massifs jouissent de respect ici et j’ai vu des Russes vider un pot de mayonnaise à la cuillère à soupe alors qu’il ne faisait même pas très froid dehors. Ses cheveux bataillaient dans le vent. Il avait une veste de tergal mal coupée avec trois barrettes aux épaules. Pour rire, je me mis au garde-à-vous. Il me rendit mon salut. Je fus honteux car il se figea avec beaucoup de dignité.

  • C’est vous le Français ? dit-il.
  • Oui, dis-je.
  • C’est à la vente, ils m’ont dit que nous avions embarqué un français pour la croisière et qu’il fallait essayer de ne pas s’échouer.
  • Ah ? dis-je.
  • Pour l’image du pays.
  • Ah, ah ! fis-je.
  • Est-ce que Pierre Richard est toujours en vie ? demanda-t-il.
  • Oui, dis-je.
  • Et Mathieu ?
  • Le peintre ?
  • Non, Mireille.
  • Je crois qu’elle est morte, dis-je.
  • Non, pas du tout, elle est en vie. Je pose la question aux passagers français pour voir. Vous pensez tous qu’elle est morte. C’est un mystère.
  • Tout va bien à bord ?
  • Oui, merci, c’est très agréable.
  • Vous visitez la Yakoutie ?
  • Non, enfin, oui, c’est-à-dire que je suis ingénieur, je travaille là-haut.

Je fis un petit geste vers la proue.

  • Sur les plates-formes pétrolières de la mer Arctique, ajoutai-je.
  • Ah ? fit le capitaine.
  • Lukoil ou Sibneft ?
  • Et là, vous vous rendez à votre travail… en bateau à vapeur ?

Il ne me croyait pas. Trois jours d’embarquement m’avaient donné l’allure d’une épave. Je ne ressemblais pas à un sismologue capitaliste.

  • J’avais dix jours, dis-je. Au lieu de rentrer en France, je suis descendu à Iakoutsk et je reviens lentement au boulot en me payant une croisière. En France, on dit « faire d’une pierre deux coups ».
  • En Russe, « le même coup de knout pour deux innocents ».

L’Ermite – In S’abandonner à vivre – Sylvain Tesson – Gallimard – Folio – p. 157-160