La galerie des maris disparus – Natasha Solomons

Juliet Montague fête ses trente ans en ce jour de février 1958. Après avoir déposé ses enfants à l’école, elle décide qu’elle va s’offrir un réfrigérateur. Mais sur son chemin, elle croise Charlie, un jeune peintre qui expose dans la rue. Elle lui demande de faire son portrait. C’est ainsi que Juliet change de vie. Depuis quelques années, Georges, son mari est parti sans laisser d’adresse, sans un mot d’adieu, en emportant juste le portrait de Juliet à 9 ans, qui était accroché dans le salon. Venant d’une famille de confession juive, elle vit au rythme des fêtes et traditions de sa communauté. Mais son mari n’ayant pas demandé le divorce et n’étant pas décédé, elle n’a pas le droit de refaire sa vie avec un autre homme. Sa condition l’oblige à travailler (son père l’emploie dans son entreprise d’optique), pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille composée de deux enfants : Frieda et Léonard. Bravant ces contraintes et les recommandations des rabbins, faisant face aux médisances et commérages qui courent sur son compte au sein de la communauté, elle va tenter de s’épanouir et de devenir une femme libre de ses actes et de ses choix en ouvrant une galerie de peinture à Londres. Mais ses parents voulant « sauver son âme », tentent de retrouver son mari…

Un portrait juste et touchant d’une femme des années 1950-60, qui tente de s’émanciper, dans une société et une communauté ou le qu’en dira-t-on impose à chacun de ne pas sortir des sentiers battus sous peine d’être montré du doigt. Entre enthousiasme et découragement, Juliet, petit à petit, sort du carcan familial, tout en gardant des liens forts avec ses parents à qui elle aimerait faire comprendre ses envies de liberté… La peinture tient une place importante dans ce roman, tout comme les traditions juives, comme s’ils étaient en opposition. Dommage d’ailleurs que le, roman ne soit pas accompagné d’un lexique des termes judaïques et yidiche, cela améliorerait sa lecture.

Le cabinet médical était plein de bébés qui pleuraient et de mères aux visages fatigués. Juliet avait essayé d’obtenir un rendez-vous pour le soir, mais la secrétaire l’avait informée que ceux-ci étaient réservés aux hommes »puisqu’ils devaient travailler dans la journée, les pauvres ». Juliet avait tenté d’expliquer qu’elle travaillait, elle aussi. Par le combiné, elle avait entendu le sourire indulgent de la femme à l’autre bout du fil : « Oh, je suis sûre que votre patron vous permettra de vous absenter quelques heures. Dites- lui qu’il s’agit d’un problème féminin. » Assise dans la salle d’attente, elle sentait que toutes ces mères qui allaitaient la regardaient. Peu lui importait. Elle croyait entendre leur bavardage intérieur et imaginait leurs commentaires dès l’instant où elle quitterait la pièce : Elle est bien trop vieille pour faire carrière. Et vous avez vu son rouge à lèvres ? Pas étonnant qu’elle ne porte pas d’alliance. Pour la première fois en sept ans, elle avait enlevé sa bague et l’avait cachée au fond de son tiroir à lingerie.

« Mrs Montague »

Juliet pris le couloir au sol recouvert de linoleum qui empestait l’antiseptique, l’eau de javel et le shampoing antipoux. Elle l’avait déjà descendu d’innombrables fois avec les enfants pour des fièvres, des entorses, des urticaires ou des vaccins. Quand était-elle venue consulter pour elle-même la dernière fois ? Elle s’arrêta devant le cabinet, plus angoissée qu’elle voulait bien l’admettre.

Lorsqu’elle ouvrit la porte, le docteur Ruben sourit, le visage rayonnant du plaisir de la voir.

« Bonjour chère madame. Il y a si longtemps que je ne vous ai vue ! Non pas que nous souhaitons voir nos patients trop souvent… Je ne vous ai pas aperçue à notre fête de Hanoukka. Vous avez raté un excellent plat de poitrine de bœuf. »

Le docteur Ruben était le médecin de la famille depuis l’époque précédant la création du NHS, le National Health Service. La famille Greene était passée avec lui de la médecine privée à celle de la nouvelle Sécurité sociale. Face à ce sourire bienveillant, à ces lunettes en demi-lune, Juliet sentit ses paumes devenir moites. Elle aurait dû aller consulter un médecin inconnu, mais il était trop tard. Elle avait pris une matinée de congés et, d’ailleurs, elle ne manquait pas de courage.

« J’aimerais prendre la pilule.

– Mr Montague est donc revenu ! Mazel tov ! Mrs Ruben ne me raconte jamais rien. Mais peut-être lui a-t-on demandé le secret et suis-je en train de calomnier ? »

Déconcertée par le fait que ce gentil docteur, cet homme si bon puisse se réjouir du retour d’un mari dissolu, Juliet resta silencieuse pendant un instant. C’était ce même médecin qui lui avait conseillé de se reposer, de ne pas tenir compte des stupides murmures qu’elle suscitait et qui était passé chez elle tous les soirs pendant une semaine quand Leonard ne voulait pas s’endormir de crainte de faire des cauchemars. Il n’a pas besoin de médicament, juste qu’on lui lise une histoire. Il a juste besoin d’entendre une voix d’homme. Juliet vit qu’il mourait d’envie de décrocher son téléphone et d’appeler sa femme pour lui annoncer la merveilleuse nouvelle.

« Mon mari n’est pas revenu. »

Le docteur fronça les sourcils et remonta ses lunettes sur son nez. Son expression joyeuse s’évanouit.

« Mais vous désirez que je vous mette sous la nouvelle pilule.

– Oui.

– Elle est réservée aux femmes mariées.

– Je suis mariée.

– Mais votre mari n’est pas revenu.

– En effet.

Juliet soupira. Combien de temps cette conversation allait-elle continuer à tourner en rond ?

« Docteur, je désire prendre la pilule. Je suis mariée et j’ai cru comprendre que vous étiez donc autorisé à me la prescrire.

– Certes, mais…

– L’homme avec lequel j’ai des rapports n’est pas mon mari. J’ai attendu sept ans. Je pense que ça suffit. Mais je voudrais éviter de tomber enceinte.

Le docteur la regarda, l’air malheureux. Juliet se tut. Elle ne suppliait pas le praticien. Elle craignait d’ailleurs que, si elle en disait plus, il refusât sa demande. S’avouant vaincu, le médecin prit son stylo.

La galerie des maris disparus – Natasha Solomons – Calmann-Lévy – p. 185-187

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