Des nœuds d’acier – Sandrine Collette

Théo vient de sortir de prison. Pour se ressourcer il décide de partir quelques temps en montagne, loin de Paris et trouve une location dans un hameau perdu. Là, Mme Mignon, propriétaire de la chambre d’hôte, prend soin de lui. Théo part chaque jour en randonnée histoire de faire une activité physique et de réfléchir au calme. Un jour, Mme Mignon lui indique un chemin qui ne figure pas sur les cartes et qui mène à sa maison d’enfance, aujourd’hui abandonnée. Théo s’y rend confiant, et enthousiasmé de découvrir un endroit qui échappe aux touristes. Arrivé sur place, il trouve la maison et ses dépendances qui sont effectivement en piteux état. Mais à sa grande surprise, le lieu est habité. Un vieil homme pas très aimable l’accueille puis, apprenant d’où vient Théo, il se radoucit quelque peu et l’invite à prendre un café. Quelques instants plus tard, Théo est assommé. Il se réveillera enchaîné dans une cave où survit déjà un autre homme : Luc. Ils seront désormais les deux esclaves des habitants de ce lieu perdu…

Une histoire sordide où la veulerie côtoie la méchanceté et l’ignorance crasse. Avec un suspens mené de main de maître, l’auteur nous fait partager les angoisses de Théo et la folie meurtrière de ses hôtes terrifiants et c’est captivant !

A l’heure du déjeuner, les vieux nous ramènent dans la maison. Joshua nous fait asseoir par terre dans la cuisine, à côté d’un gros radiateur en fonte d’où pendent des menottes. Il m’attache une main. Je m’en fous. C’est un tel soulagement d’être à l’ombre que l’idée d’être couché au pied de leur table me laisse indifférent. Calé contre le radiateur, je ferme les yeux en attendant que les frissons de mauvaise chaleur se calment sur ma peau. Je divague un peu, ivre de fatigue. Même ma respiration est courte et douloureuse.

Les vieux sont attablés. Lus est abattu à côté de moi et ils n’ont pas pris la peine de l’attacher. Sans doute que, dans son état, il ne les inquiète pas. Je lui fais un petit signe de tête. Il ne répond pas. Il est blanc comme un mort. Joshua a posé une bouteille d’eau devant moi, par terre. Le carrelage froid m’apaise.

– Hé. Tu veux ça ?

Je relève les yeux sur lui, qui tient une cuisse de poulet au bout de sa fourchette. Je ne dis rien. Je ne sais pas ce qu’il faut faire et l’épuisement me rend nauséeux. Un peu déçu, Joshua coule un regard vers son frère.

– Donne lui, dit Basile.

– Je peux ?

Basile acquiesce sans cesser de manger. Je reçois la cuisse de poulet à demi mangée en pleine figure. Elle rebondit sur le sol sale. Je la contemple un instant sans faire un geste, stupéfait. Je regarde Joshua qui la montre du doigt frénétiquement.

– Prends ! Prends !

Luc ne jette même pas un œil vers moi ; je voudrais qu’il m’explique, qu’il me fasse un signe, quelque chose. J’attends un peu et je tourne la tête, écœuré.

Je compte, un, deux, trois…

Le morceau de poulet me tente trop fort pour que je ne le ramasse pas du bout des doigts. Je grimace en voyant la poussière et les fils collés dessus. Des poils, des cheveux, que sais-je, figés par la viande humide et la salive de Joshua. J’enlève le plus gros et en me retenant de vomir, maudissant intérieurement ces porcs puants et leur maison immonde, leur façon de me lancer les restes d’une viande qu’ils ont léchée sans vergogne. Je ne sais pas encore que dans deux ou trois semaines, affamé et prêt à tout, je ne prendrai même plus le temps de regarder ce qu’il peut y avoir sur ce qu’on me jette.

Des nœuds d’acier – Sandrine Collette – LGF  –  Le livre de poche  –  p. 88-90