Le dernier été du siècle – Fabio Geda

Deux récits parallèles de deux personnages qui se rencontrent, se découvrent, et https://i2.wp.com/www.albin-michel.fr/multimedia/Article/Image/2014/9782226254405-j.jpgvont changer la vie l’un de l’autre. 1999, Zeno, 11 ans doit aller vivre chez son grand-père maternel, Simone Coifmann, qu’il croyait mort. N’ayant pas été averti de son arrivée, le grand-père se montre réticent à l’idée de devoir garder son petit-fils quelques semaines, le temps que son père soit soigné pour une leucémie dans un hôpital de Gênes. Dans un premier temps, le jeune garçon tente d’échapper à ce grand-père mutique et part vers le village et le lac tout proche où il se fait quelques amis. Un mystère règne sur cet endroit, et Zeno sait que seul son grand-père pourra lui révéler. Il sent que le vieil homme et sa maison cachent un secret. Dans le même temps, le lecteur découvre le journal écrit par Simone Coifmann, de sa naissance en 1938 aux années 1990. Jeune garçon doux et sensible, il sera très marqué par les évènements tragiques de la seconde guerre mondiale qui n’ont pas épargné sa famille, juive, mais aussi par le destin tragique de son père et de son frère aîné.

Ces deux êtres, rêveurs et solitaires vont petit à petit s’apprivoiser l’un l’autre et se redonner mutuellement espoir. Un très beau récit, juste et empreint de pudeur de délicatesse, sur une rencontre qu’il aurait été dommage de rater.

Il se détourne et me découvre, il remarque le blanc de mes yeux derrière la porte : Et celui-là, c’est qui ?

Que fais-tu debout ?

Notre mère me prend dans ses bras : Marcello, je te présente Simone. Simone, voici ton oncle Marcello.

Oncle Marcello s’approche de moi, me tend son doigt. Je le serre. Il dit : Je suis très content de faire ta connaissance.

Je cache mon visage dans le cou de ma mère. Elle dit : Si vous voulez, vous pourrez jouer ensemble demain.

Puis, s’adressant à lui : Tu restes ? Comme ça, tu pouras voir Gabriele aussi.

Oncle Marcello sourit sans répondre. On me recouche. En m’endormant, je me dilue dans le reflet de la lune sur les draps. Le lendemain matin, je me réveille joyeux, j’ai envie de jouer, mais l’oncle n’est plus là. A la maison, il n’y a que grand-mère. Personne d’autre. Tout le monde rentre tard.

La nuit suivante, c’est notre mère que nous réveille, agitée.

Nous descendons dans la rue, les paupières encore collées. Une voiture attend devant la porte. Assis sur le capot, cigarette aux lèvres, il y a oncle Marcello.

[…] Le village s’appelle Colle Ferro. La maison est isolée, loin du centre et de la route principale, à la lisière d’une forêt de chênes. Derrière, dans le sous-bois, un sentier monte au point culminant de la vallée. Autour, des bois et des près, des hameaux reliés par des routes en mauvais état, des reposoirs, des chemins bordés de fougères, de genévriers et de buissons de mûres. On accède à la maison par un étroit escalier en bois qui mène directement au premier étage. Il y a deux pièces : dans l’une nous dormons tous ensemble, l’autre sert pour cuisiner et manger. Il y a aussi une étable, mais sans animaux. Pour le petit coin, c’est sous les arbres.

[…] l’oncle a un pistolet. Il raconte des histoires d’embuscades et de coups de couteaux. Il parle de résistants. Un soir, il part en voiture et revient le lendemain matin avec notre grand-père et notre père. Il nous donne de faux papiers. Notre père devient Enrico Carati, notre mère Anna Caracciolo, nos grands-parents Caracciolo et Stoppani. Gabriele et moi comme notre père. Nos prénoms ne changent pas pour ne pas nous mettre en difficulté et nous trahir.

Notre oncle demande à Gabriele : Gabriele Carati, ça te plaît ?

Il répond : C’est mieux que salaud et traitre. Mais ce n’est pas Coifmann.

[…] Notre père se lie d’amitié avec le père de Iole et Maria, un homme bourru et silencieux. Celui-ci le présente aux autres paysans et éleveurs du coin comme un travailleur fiable, qui apprend vite. Ce qui est vrai. Notre père est capable de tout faire, selon la saison […]

Notre père va vite dans sa tête, c’est son corps qui manque d’entraînement. Quand il rentre le soir, ses mains sont pleines d’ampoules. Il saigne. Quand il plonge ses mains dans l’eau salée pour les désinfecter, notre mère détourne les yeux.

Le dernier été du siècle – Fabio Geda – Albin Michel – p. 74-77

En balayant la table de la main pour ramasser les miettes, je dis : « Tu savais pour moi ?

– C’est-à-dire ?

– Tu savais que j’étais né ? »

Grand-père montra du tuyau de sa pipe le coin du mur à ma gauche. En partie caché par le rideau de la fenêtre, il y avait un panneau de liège, où il avait punaisé un certain nombre de photos : trois étaient de maman, onze de moi, une par an, ma vie jusqu’à maintenant, un graphique de ma croissance.

J’étais éberlué. « Pourquoi tu ne m’as pas écrit ?

– Je suppose que ta mère ne m’a pas laissé lire mes lettres.

– Quelles lettres ?

– Celles que je t’ai envoyées. Oh, pas beaucoup, c’est vrai. Une par an, je dirais. Je lui demandais de me donner de tes nouvelles et de m’expédier une photo de toi. Ce qu’elle a toujours fait, je dois reconnaître. Mais dans l’enveloppe je ne trouvais que la photo, sans une ligne.. Tu croyais que j’étais mort ?

– Oui»

Il rit. Il garda longtemps la fumée avant de souffler un gros rond. « Tu n’avais pas complètement tort. » Il prit son cure-pipe et remua le tabac dans le fourneau. « Les choses sont allées ainsi, dit-il. Il n’y a pas grand-chose à ajouter. »

Nous restâmes silencieux plusieurs minutes.

Le dernier été du siècle – Fabio Geda – Albin Michel – p. 98-99