Croc-Blanc – Jack london

Croc-blancL’histoire de Croc-Blanc, le plus célèbre des chiens-loups, se résume souvent à la première partie du roman : deux hommes traversent le Boréage en compagnie de leurs chiens de traîneau afin de ramener le cercueil d’un homme dans son village. Chaque nuit, les loups dévorent un des chiens et l’angoisse qu’ils suscitent entraine les hommes au bord de la folie. Mais Croc-Blanc ne fait pas partie de cette meute sanguinaire ; c’est sa mère qui mène le groupe et qui attire les chiens pour s’en repaître. La vie de Croc-Blanc commence dans la deuxième partie. Né sauvage, le jeune chien va d’abord devoir apprendre à affronter le monde sauvage qui entoure sa tanière. Sa mère a connu le monde des hommes et c’est par elle qu’il va les rencontrer. Installés dans un camp indien, il va devoir affronter les siens pour s’y faire une place. Castro-Gris, le vendeur de peaux indien, le prend sous sa coupe et l’emmène dans les villes pour son commerce ; puis Beauty Smith, une brute qui organise des combats de chiens l’achète et en fait un animal sanguinaire ; enfin Weedon Scott le recueille et lui montre que l’homme peut aimer les chiens sans les faire souffrir. Mais bien qu’apprivoisé, Croc-Blanc restera toujours le loup des grands espaces sauvages.

On ne pouvait guère dire, cependant, que Croc-Blanc fît vraiment partie de la bande. Il ne se mêlait pas aux autres, il les dédaignait et en était même craint. Il est vrai qu’il collaborait activement. C’était lui qui provoquait le chien étranger pendant que la clique attendait et c’était elle qui l’achevait, une fois qu’il l’avait terrassé. Mais il se retirait toujours avant la curée, laissant ses suiveurs recevoir seuls la punition des dieux en colère.

Il n’avait pas grand peine à allumer ces querelles. Il lui suffisait de se montrer quand les chiens étrangers descendaient à terre. Dès qu’ils le voyaient, ils lui sautaient sur le poil. C’était leur instinct. Il était le Boréage – l’inconnu, l’épouvante, la menace, cette chose invisible qui bougeait dans l’obscurité autour des feux des premiers âges, pendant qu’eux-mêmes, tapis devant ces feux, réadaptaient leur instinct en apprenant à redouter le pays sauvage d’où ils étaient issus, qu’ils avaient déserté et trahi. De génération en génération, cette peur du Boréage s’était ancrée dans leur nature. Depuis des siècles, le Boréage signifiait pour eux terreur et destruction ; depuis des siècles, ils avaient reçu de leurs maîtres la liberté de tuer tout ce qui en venait, afin de défendre leur peau et de protéger les dieux dont ils partageaient la compagnie.

[…] Ce n’était pas pour rien qu’il avait vu le jour dans une tanière isolée et qu’il avait livré ses premiers combats contre le lagopède, la belette et le lynx. Ce n’était pas pour rien non plus qu’il avait enduré les persécutions de Lip-lip et de toute la jeune meute. Son destin eût pu être différent. Sans Lip-lip, il eût peut-être grandi en harmonie avec les autres chiots, pour devenir chien comme eux et ami de ses semblables. Castor-Gris eût-il possédé un rien d’amour et de bonté qu’il eût peut-être sondé les profondeurs de la nature de Croc-Blanc et fait émerger toutes sortes de qualités affectueuses. Mais il n’en fut pas ainsi. L’argile dont Croc-Blanc était fait fut modelée en sorte qu’il devint ce qu’il était, taciturne et solitaire, sec et féroce, ennemi de tous les siens.

Croc-Blanc – Jack London – Flammarion jeunesse – p. 207-209