Tous les matins du monde – Pascal Quignard

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/914-NpItHTL.jpgEn 1650, Monsieur de Sainte Colombe perd son épouse adorée. Malgré deux filles à élever, cette disparition le pousse à se renfermer sur lui-même. Grand musicien, il a créé un instrument capable d’imiter toutes les variations de la voix humaine. Il se produit en comité restreint mais refuse de jouer pour le Roi, ce qui irrite considérablement ce dernier. Le temps passe, Madeleine et Toinette grandissent et apprennent la musique avec leur père, qui leur transmet tous les secrets de son instrument de prédilection : la viole. Un jour arrive un jeune homme : Marin Marais, qui lui demande de lui enseigner son art. Monsieur de Sainte Colombe accepte avec réticence. Quand quelques mois plus tard il apprend que son élève a joué pour louis XIV, il le met  à la porte, sans tenir compte des sentiments de sa fille pour le jeune homme. Qui alors pourra recueillir et faire connaître les compositions du maître, celles qu’il joue seul dans sa cabane et qui ravissent ses filles ?…

Pendant plusieurs années ils vécurent dans la paix et pour la musique. Toinette quitta sa petite viole et vint le jour où, une fois par mois, elle mit du linge entre ses jambes. Ils ne donnaient plus qu’un concert toutes les saisons où Monsieur de Sainte Colombe conviait les musiciens ses confrères, quand il les estimait, et auquel il n’invitait pas les seigneurs de Versailles ni même les bourgeois, qui gagnaient en ascendant sur l’esprit du roi. Il notait de moins en moins de compositions nouvelles sur son cahier couvert de cuir rouge et il ne voulut pas les faire imprimer et les soumettre au jugement du public. Il disait qu’il s’agissait là d’improvisations notées dans l’instant et auxquelles l’instant seul servait d’excuse, et non pas des œuvres achevées. Madeleine devenait belle, d’une beauté mince et pleine de curiosité dont elle ne percevait pas le motif et qui lui procurait des sentiments d’angoisse. Toinette progressait en joie, en invention et en virtuosité.

Les jours où l’humeur et le temps qu’il faisait lui en laissaient le loisir, il allait à sa barque et, accroché à la rive, dans son ruisseau, il rêvait. Sa barque était vieille et prenait l’eau : elle avait été faite quand le surintendant réorganisait les canaux et était peinte en blanc, encore que les années eussent écaillé la peinture qui la recouvrait. La barque avait l’apparence d’une grande viole que Monsieur Pardoux aurait ouverte. Il aimait le balancement que donnait l’eau, le feuillage des branches des saules qui tombait sur son visage et le silence et l’attention des pêcheurs plus loin. Il songeait à sa femme, à l’entrain qu’elle mettait en toutes choses, aux conseils avisés qu’elle lui donnait quand il les lui demandait, à ses hanches et à son ventre qui lui avaient donné deux filles qui étaient devenues des femmes. Il écoutait les chevesnes et les goujons s’ébattre et rompre le silence d’un coup de queue ou bien au moyen de leurs petites bouches blanches qui s’ouvraient à la surface de l’eau pour manger l’air. L’été, quand il faisait très chaud, il faisait glisser ses chausses et ôtait sa chemise et pénétrait doucement dans l’eau fraîche jusqu’au col puis, en se bouchant avec les doigts les oreilles, y ensevelissait son visage.

Tous les matins du monde – Pascal Quignard – Gallimard –  p. 35-37