Les plis de la terre – Anuradha Roy

Suite à la mort accidentelle de son mari, Maya, jeune indienne de 20 ans, quitte Hyderabad pour Ranikhet, une petite ville située aux confins de l’Himalaya. Elle y travaille comme enseignante dans une des rares écoles catholique du pays où elle s’occupe également de la fabrique de confiture, une des sources de revenu de l’école. Elle loue une modeste maison à un vieil aristocrate, Diwan Sahib, dont les responsabilités politiques ont été plutôt prestigieuses dans le passé : il a côtoyé Nerhu en personne. Elle a pour voisine Ama, une vieille indienne pauvre qui vit avec son fils simple d’esprit et sa petite fille Charu, gardienne de vaches et amoureuse du beau Kundan Sihgh. L’arrivée de Veer,  le neveu de Diwan Sahib, guide de haute montagne et l’organisation d’élections locales vont bouleverser la vie de cette petite communauté.

Anuradha Roy nous plonge au cœur de l’Inde actuelle avec ses nombreuses contradictions : du politicien qui veut moderniser la ville pour y attirer les touristes à la jeune fille qui cherche à s’émanciper pour épouser un garçon qui n’est ni de sa caste, ni de sa religion, plusieurs univers se côtoient : les grands intellectuels qui ressassent le passé prestigieux de l’Inde, les populations pauvres illettrées qui ont pour seul soucis de subvenir à leurs besoins, les jeunes qui veulent entrer dans l’ère moderne… C’est un roman foisonnant, vif est ponctué de quelques pointes d’humour… à l’image de ses personnages.

Je fis la connaissance de Kundan Singh au mois de mars, au moment où l’imminence du printemps poussa le directeur de l’hôtel à organiser une fête à Aspen Lodge. Il y avait encore des averses occasionnelles et quelques bourrasques cinglantes, mais la lumière d’étain du mois précédent avait acquis une transparence nacrée et, en ouvrant ma porte un matin, je découvris deux minuscules fillettes à queue de cheval qui me regardaient les yeux pleins d’espoirs, attendant que je remarque le petit tas de fleurs roses, blanches et rouges qu’elles avaient déposé devant chez moi. Comme la coutume le voulait, j’allai leur chercher un peu de monnaie afin qu’elles puissent s’acheter des friandises. Depuis que j’habitais seule, j’avais tendance à oublier ce genre de rituels. Il me revint à l’esprit en les voyant que c’était bientôt Phooldeyi, la fête des Fleurs célébrant l’arrivée du printemps.

En allant à la fête, je pris conscience que le directeur de l’hôtel n’avait souhaité inviter que des personnalités de la ville. Et en tant qu’institutrice sans le sou, je faisais figure d’intruse parmi tous ces généraux d’armée, de brigades et autres bureaucrates. Même Melle Wilson n’avait pas eu l’honneur d’être conviée. Mais le directeur avait trouvé Diwan Sahib en ma compagnie quand il était venu l’inviter et avait donc dû m’inclure dans sa liste. « Il n’y aura que quelques amis, avait-il précisé, rien de très important », et j’avais imaginé une tablée ensoleillée de cinq ou six personnes dans son jardin.

En arrivant à Aspen Lodge, je passai quelques minutes au bord de la pelouse à observer la foule et à envisager une retraite précipitée. C’était un défilé de saris de soie chatoyants. Les hommes portaient des vestes en tweed et des pull-overs en lambswool. Je regrettais d’être venue directement du travail. J’avais enfilé ce matin-là ma plus jolie Kurta en pensant au déjeuner qui m’attendait, mais elle était cachée sous un gros châle d’hiver bariolé dont Diwan Sahib aimait à dire qu’il ferait un beau tapis. J’avais probablement de la poussière de craie dans les cheveux à force d’écrire sur des tableaux noirs.

Je me réfugiai derrière le gros tronc d’un châtaignier pour ôter le crayon à rayures qui tenait mon chignon et me passer la main dans les cheveux. Je réajustai mon châle, dépoussiérai mes chaussures à l’aide d’un mouchoir puis, avant de changer d’avis et de tourner les talons, me dirigeai vers la personne la plus proche. Il s’agissait du magistrat sous-divisionnaire, en pleine conversation avec M. Chauhan, notre administrateur, qu’il félicitait pour tous les panneaux à visée éducative dont il couvrait la ville. Notre hôte se tenait à proximité, les écoutant avec la déférence politique qu’il convenait d’adopter face aux deux fonctionnaires les plus éminents de la circonscription.

Les plis de la terre – Anuradha Roy – Actes Sud – p. 80-81

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