Prends ta pelle et ton seau et va jouer dans les sables mouvants – Hervé Giraud

https://i0.wp.com/www.editions-thierry-magnier.com/files_etm/couvs/500/9782364746718.jpgAnton Tchekhov a tout pour devenir un petit délinquant et c’est ce qu’il fait. Élevé par l’ex-compagnon de sa mère, il vit sur une barge flottant sur la vase, amarrée à un cours d’eau qui longe une autoroute. Révolté contre tout, particulièrement contre les adultes, il se retrouve obligé de commettre un braquage pour le compte de deux petites frappes de la cité voisine. Mais il échoue et sa haine ne fait que décupler. Pourtant, quand il rencontre Dune, quand il regarde la photo de sa mère, quand il assista aux cours de Mme Friboulet, il ne rêve que de douceur et de tendresse.

Le lecteur entre dans la tête de cet ado qui n’a pour repère que la violence, que la société rejette ou maltraite, qui n’a pas de projet et qui ne sait pas quoi faire de sa liberté. Fan du Livre de la jungle, il recherche le Baloo ou la Bagheera qui pourraient l’aider à s’en sortir, lui indiquer la voie à suivre. Mais il ne rencontre que Shere Khan…

Je n’ai pas desserré les dents depuis deux jours. Je reste dans ma chambre ; casse-toi avec tes rideaux, va te tricoter un string avec si ça te chante. Je me couche et me mets en boule à ma manière : un tas en forme d’objet flasque. J’écoute les bruits que fait le bruit car ici tout raisonne, rien ne s’échappe à travers les murs, même pas les sons. J’ai passé des années à vivre au bord d’un lavabo qui se vide, j’en ai vu se faire engloutir et leurs mains glisser sur la faïence, mon corps était dans le vortex et le tourbillon mon seul avenir. J’ai appris à lire, écrire, compter mais j’étais trop occupé ailleurs pour me poser et apprendre toutes ces choses dont je ne voyais pas le sens, tous ces symboles, lettres, chiffres, additions, grammaire, date à trois carreaux du bord, rester assis, écouter, contrôler ses sphincters, fermer ses orifices et gérer seulement ceux qui sont nécessaires, faire pipi à la demande, ne regarder rien d’autre que le tableau, écouter et se taire. Ils m’ont confronté à des choses qui s’embrouillaient devant mes yeux et m’obligeaient à penser comme eux.

Je suis touché par une malédiction qui fait de moi un enfant de la jungle au galop à travers les lianes, il y a un diable en moi mais sa seule intention néfaste maintenant serait de faire taire cette télévision allumée à longueur de journée ; un bruit parmi d’autres déversé en dolby sur un monde terne. La télévision ne s’adresse qu’aux singes qui utilisent le langage des hommes mais n’ont rien à dire.

Seule une mère pourrait m’aimer. Le juge m’avait dit que mon pays se substituerait à ma famille pour assurer mon éducation, que l’immersion serait pédagogique, que j’allais enfin apprendre quelque chose. Et puis plus rien, on m’a collé dans cette famille et j’attends l’application de ce jugement comme si c’était une promesse. J’attends. Les heures durent des heures, les nuits s’éternisent, je vois les journées elles-mêmes mourir d’ennui. C’est mon anniversaire au fait, j’ai quinze ans aujourd’hui.