Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

Ce magnifique récit relate une période de l’histoire du Japon et des Etats-Unis peu voire pas connue en France. Au début du XXe siècle, des dizaines de japonaises sont envoyées aux Etats-Unis pour  y épouser des hommes qu’elles ne connaissent pas. Durant le voyage qui les emmène vers ce pays qui les fait rêver, elles s‘imaginent leur vie future, une vie de bonheur et d’abondance. Mais dès leur arrivée, le rêve s’effondre, leurs maris ne sont pas les beaux jeunes hommes qu’elles avaient vus en photo, elles vont s’installer dans les campagnes et travailler la terre, pour nourrir leur famille, ou dans les quartiers pauvres des grandes villes où elles exerceront des métiers serviles et ingrats. Mais toutes veulent garder leur dignité, et ne veulent déroger à leur réputation de femmes honnêtes, serviables et courageuses, malgré les humiliations, leurs longues et pénibles journées de labeur, le rejet de leurs traditions par leurs enfants, la difficulté à apprendre l’anglais, …

C’est un récit collectif, poignant, écrit comme un chœur, à la première personne du pluriel, un hymne poétique à ces femmes qui ont quitté leur pays dans l’espoir d’une vie meilleure qu’elles n’ont pas trouvé.

Sur le bateau, nous ne pouvions imaginer qu’en voyant notre mari pour la première
fois, nous n’aurions aucune idée de qui il était. Que ces hommes massés aux
casquettes en tricot, aux manteaux noirs miteux, qui nous attendaient sur le
quai, ne ressemblaient en rein aux beaux jeunes gens des photographies. Que les
portraits envoyés dans les enveloppes dataient de vingt ans. Que les lettres
qu’ils nous avaient adressées avaient été rédigées par d’autres, des
professionnels à la belle écriture dont le métier consistait à raconter des
mensonges pour ravir le cœur. Qu’en entendant l’appel de nos noms, depuis le
quai, l’une d’entre nous se couvrirait les yeux en se détournant – je veux rentrer chez moi – mais que les autres baisseraient la tête, lisseraient leur kimono et franchiraient la
passerelle pour débarquer dans le jour encore tiède. Nous voilà en Amérique, nous dirions nous, il n’y a pas à s’inquiéter. Et nous aurions tort.

Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka – Phébus (Littérature étrangère) : 2012 – p. 26-27

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