Le voyant – Jérôme Garcin

Né en 1924, Jacques Lusseyran perd la vue accidentellement à l’âge de huit ans. C’est le portrait de cet homme hors du commun que nous livre Jérôme Garcin, dans ce récit biographique. Élève très doué, il grandit dans une famille d’intellectuels, et sa mère refuse de faire de lui un enfant « différent ». Il continue à fréquenter son école et apprend vite à vivre avec son handicap. Très jeune, il fonde un mouvement de résistance et se charge lui-même de recruter ses membres. Il soupçonnait que l’un d’eux n’était pas franc et fut dénoncé avec plusieurs de ses camarades, avant d’être envoyé en déportation à Buchenwald où sa cécité l’aidera à survivre et à garder espoir. De retour en France après la libération, il veut devenir enseignant, mais l’administration française n’accepte pas qu’un aveugle puisse exercer ce métier, c’est donc en Amérique qu’il ira le pratiquer avec succès. Son succès auprès des femmes contraste avec son piètre rôle de père. Mais c’est quand même grâce à sa fille que son souvenir persiste. Un personnage à découvrir, tant pour sa personnalité que pour son charisme.

Chaque matin, celui qui se définit comme un « soldat de l’idéal » est le vé à quatre heures et demi. Il s’agenouille à la manière des croisés, et prie Dieu de lui donner la force de tenir ses promesses, d’aller au combat sans armes et sans trembler. Et puis il s’accoude au balcon pour sentir se lever ce soleil qu’il ne voit pas, mais dont il mesure l’ascension aux parfums tièdes et croustillants échappés, en spirales onctueuses, de la boulangerie voisine. Après quoi, il se jette avec passion dans ses livres en braille jusqu’à huit heures, où il se rend au lycée, la main sur l’épaule d’un camarade.  Et à seize heures, il entre en résistance. Lui qui ne peut ni manier les armes, ni porter les journaux clandestins dans Paris, ni partir en repérage autour des bases militaires allemandes gouverne tous ceux qui vont agir pour lui, en son nom. Il charge ses jeunes troupes de passer des messages, parfois des mitraillettes, de fabriquer de faux papiers, mais aussi d’aller chercher les aviateurs alliés tombés dans la campagne d’Ile-de-France afin de les ramener à Paris et ensuite de les exfiltrer. Avant de partir en mission, ils vont recevoir des ordres chez Lusseyran ; après les avoir exécutés, ils viennent lui rendre des comptes. Le jeune homme sans regard est le cerveau du mouvement. Son cœur battant, aussi.

Au lendemain de la guerre, on a souvent demandé à Jacques Lusseyran pourquoi, si tôt et si vite, il s’était engagé dans la résistance. Tout aurait dû en effet l’en dissuader. Il était aveugle. Il habitait chez ses parents. Il avait encore l’âge d’étudier et l’ambition d’obtenir les plus prestigieux diplômes. Il éprouvait une vraie fascination pour la culture et la langue allemandes, que sa famille partageait. Et il n’était même pas nationaliste. Alors, quoi ? Il y a simplement qu’il vécut la défaite de la France en cinq semaines et son occupation par les nazis comme un nouvel accident, un autre traumatisme. Neuf années après avoir perdu la vue, il perdait en effet son pays. C’était comparable, selon lui, à une seconde cécité : « Après la lumière extérieure, on m’ôtait la liberté extérieure. J’avais retrouvé la lumière, intacte, augmentée, au fond de moi. Cette fois, je voulais retrouver la liberté tout aussi présente et exigeante. J’ai su qu’une deuxième fois le destin attendait de moi le même travail. Car j’avais appris que la liberté, c’est la lumière de l’âme. Il n’y a pas d’autre cause à mon engagement dans la Résistance. » Oh, comme tout cela parait simple et évident.

Le voyant  –  Jérôme Garcin  –  Gallimard  –  NRF  –  p. 65-66