Les forêts de Ravel – Michel Bernard

Cette biographie du compositeur Maurice Ravel débute en 1914. Il a alors 39 i23476ans et veut rejoindre l’armée française pour aller combattre sur le front. Mais on le lui refuse : il a été réformé 20 ans plus tôt et sa fragilité physique ne lui permet pas de rejoindre les rangs de l’armée française. Il va pourtant tout faire pour parvenir à ses fins et se retrouver tour à tour chauffeur, ambulancier ou mécanicien se rapprochant petit à petit des champs de bataille et côtoyant les horreurs de ma bataille de Verdun. Il ne composera rien durant cette période et ne reprendra ses activités musicales qu’après la guerre. Nous suivons ensuite Ravel jusqu’à la fin de sa vie et découvrons un homme doux, accueillant et généreux. Il s’offre un cocon en achetant une maison à Montfort-l’Amaury où il se réfugie entre deux tournées à travers le monde. La simplicité et la sensibilité du personnage qui aime la nature, les balades en forêt et boire un verre avec les gens du village, le rendent très attachant.

Pendant son service à l’ambulance chirurgicale n°13 de Monthairons, le conducteur Ravel fit une découverte qui acheva de donner à ce séjour au bord de la Meuse la meilleure place, la seule heureuse, dans sa mémoire des années de guerre. Appelé au château pour exécuter  une corvée, il aperçut un piano au fond du vaste vestibule. C’était un bel instrument, un Erard demi-queue, dans son habit de chêne clair et luisant. Il avait été poussé sous une fenêtre, au pied du grand escalier, quand il avait fallu vider les pièces de réception de leur mobilier pour y organiser des dortoirs, des salles de soins et d’opération. Le piano avait sans doute été laissé au rez-de-chaussée à cause de son poids et parce qu’il arrivait à quelques médecins ou infirmiers d’y pianoter, retournant ainsi par moments, pour distraire le cafard, à des agréments d’autrefois, du temps qu’il était civil et dormait chez lui.

Le lendemain, avant la tombée du jour, Ravel revint dans le vestibule du château. On y entendait, passant les portes des salles qu’il desservait, les menus bruits d’un hôpital avant l’heure du repas. Les sons clairs et brefs du verre et du métal heurtés dans les bassines traversaient un brouhaha de routine : les chuintements des pas feutrés, des paroles à voix basse, les chocs des tables bousculées et des chariots poussés. Il attira à lui le tabouret, en régla le siège à sa taille et s’assit. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas trouvé dans cette posture autrefois quotidienne. Jamais, depuis la petite enfance, il n’avait été si longtemps séparé du piano. Ses mains se posèrent sur le couvercle et, les paumes épousant la courbe du bois ciré, l’ouvrirent doucement. Le clavier luisait sous la fenêtre. Du bout des doigts de la main gauche, il le caressa, sans appuyer, sur toute sa longueur.

Le service aux armées ne lui avait donné ni l’occasion, ni le loisir de jouer depuis qu’il s’était engagé. Il n’en avait d’ailleurs pas éprouvé l’envie. Il lui arrivait de penser que la musique, c’était fini pour lui, qu’il avait tout donné, que son sac était vide, que la guerre l’avait crevé et qu’il n’était désormais plus bon qu’à mourir pour la patrie, quelque part sur le front. La guerre l’avait distrait de lui-même, avant de le soustraire à la vie. Elle avait bouché tout l’horizon, dévoré tout l’avenir et l’avait livré tout entier au présent. L’armée le logeait, l’habillait, l’équipait, le nourrissait, le transportait. Elle occupait ses jours, et, la nuit, l’enfonçait au milieu des ronfleurs dans le sommeil de la brute, la seule grâce qu’elle lui avait faite. Il avait déjà connu de ces périodes vides, à Paris, entre deux frénésies de création. Il s’étourdissait alors en sorties nocturnes, soirées arrosées avec des amis, scandales au concert et esclandres dans les cafés à la mode. La guerre lui avait tenu lieu de tout cela, en plus grand, en plus large, en plus bruyant, en plus désordonné, en plus sale. Dans l’énorme concerto du front, ses camarades de chahut  étaient plusieurs millions repeints en bleu et kaki. Les dissonances et les éclats, largement distribués, y faisaient d’autres dégâts.  Derrière les portes du château, ceux qui gisaient sur les lits de l’hôpital de campagne, meurtris, enveloppés dans le linge blanc des draps et des pansements, qu’il avait entendus crier, l’insulter parfois, se plaindre et gémir dans l’ambulance automobile qu’il conduisait, témoignaient de l’atroce réalité, de la vérité vraie, comme disaient les paysans meusiens.

Maurice Ravel se mit à jouer…

Les forêts de Ravel – Michel bernard – La Table Ronde – La petite Vermillon – p. 71-73